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Sun City et les marionnettes dogmatiques kongolaises

Sun City et les marionnettes dogmatiques kongolaises

Sun City et les marionnettes dogmatiques kongolaises 1024 768 Ingeta

Par Jean-Pierre Mbelu

« Les empires ne déclinent pas nécessairement quand leurs armées sont vaincues. Ils déclinent quand les idées qui justifiaient leur puissance cessent de convaincre le monde — et finissent par cesser de se convaincre eux-mêmes. » – Laala Bechetoula

Avec ses milliers des partis politique, le Kongo-Kinshasa, en tant qu’héritier de « la démocratie des autres », devrait, régulièrement, relire le discours de la Baule, l’analyser, le questionner et évaluer son rapport et son apport au fonctionnement réel de la société. S’adonner à cette tâche pouvant se révéler ingrate sur le court terme peut être porteur du bien-vivre sur le temps long. Cela d’autant plus que « le vendeur » de cette « démocratie » s’inscrivait au coeur d’un « hold-up sémantique » d’une ampleur inégalée dans l’histoire. Il soutenait qu’il avait un gouvernement sans avoir le pouvoir. Approfondir courageusement la connaissance en conscience des véritables détenteurs du pouvoir est indispensable au « peuple d’abord » au coeur de l’Afrique. Sans cette connaissance, sortir du (néo)colonialisme où plusieurs pays du Sud se retrouvent aujourd’hui peut devenir une entreprise impossible. Avoir le courage de questionner la lucidité de François Mitterrand peut être salutaire pour l’Afrique et le Kongo-Kinshasa. La confédération de l’AES semble avoir eu le courage de s’engager sur la voie de la conversion de l’impossible en possible. Contre vents et marées ! Ce faisant, elle participe, avec plusieurs autres pays du Sud, à la réinvention du monde.

Approfondir courageusement la connaissance en conscience des véritables détenteurs du pouvoir est indispensable au « peuple d’abord » au coeur de l’Afrique. Sans cette connaissance, sortir du (néo)colonialisme où plusieurs pays du Sud se retrouvent aujourd’hui peut devenir une entreprise impossible.

Contrairement aux peuples et aux politiciens éveillés de l’AES, le peuple-foule du Kongo-Kinshasa suit servilement des politicards ayant choisi le marionnettisme dogmatique[1] afin de rendre la guerre de basse intensité que connaît le pays perpétuelle. C’est dommage !

Pourquoi le font-ils ? Est-ce possible de rompre avec ce marionnettisme ? Comment ? A quelles conditions ? Est-ce possible que le Kongo-Kinshasa participe, avec les autres pays du Sud, à la réinvention du monde ? Telles sont les questions auxquelles cet article essaie de répondre en formulant certaines hypothèses. Fermer la parenthèse ouverte à Sun City est l’une de ces hypothèses.

La lucidité de François Mitterrand à la Baule

L’échec de la décolonisation du Kongo-Kinshasa est, entre autres, marqué par l’assassinat de Lumumba et la mainmise sur le sol et le sous-sol kongolais par le capitalisme extractiviste. Bien qu’ayant provoqué une courageuse résistance dans le chef des patriotes, il a bénéficié de la complicité des fils et des filles du pays corrompus et traîtres de la cause nationale.

Les politiciens du Sud ayant adopté cette « démocratie des autres » sans en comprendre les fondements (néo)colonialistes et sans en critiquer l’inversion sémantique se condamnent à choisir servilement le marionnettisme dogmatique.D’autres, par ailleurs, membres de l’AES, se sont orientés vers le confédéralisme afin de peser ensemble dans la balance des politiques économiques mondiales.

Sortir du néocolonialisme par « la démocratie des autres » n’a pas été et n’est toujours pas possible. Pourquoi ? Un système politique ne se transmet pas au bout d’une promesse telle que formulée par le Président français Mitterrand à la Baule. C’est d’un. De deux, François Mitterrand, lui-même, avait avoué à son épouse qu’il faisait une différence entre avoir un gouvernement et avoir un pouvoir[2]. Lui avait un gouvernement et non le pouvoir dont le FMI et la Banque mondiale étaient les véritables détenteurs. (Est-ce possible d’être  »une démocratie » sans être détenteur du véritable pouvoir ? Il y a déjà là ce qu’ Assimi Mounir appelle « le plus grand hold-up sémantique de l’histoire ». Nous y reviendrons.)

En effet, « le discours de la Baule, prononcé par Mitterrand le 20 juin 1990 en clôture de la 16e conférence des chefs d’Etat d’Afrique francophone, est auréolé d’une flatteuse réputation de progressisme, réputation passablement surfaite elle aussi. Vingt ans après Pompidou, Mitterrand fait le même constat, qui témoigne de l’échec des politiques promises par les discours de ses prédécesseurs, d’aider l’Afrique à se développer grâce à la France : « Il est vrai que l’Afrique est l’oubliée de la croissance, la laissée-pour-compte du progrès. »[3] Bien qu’esquivant la question sur la recherche des causes de la pérennité de cet échec, Mitterrand fera preuve d’une certaine lucidité en disant : « Quand je constate, par exemple, que le flux de capitaux qui va du Sud pauvre vers le Nord riche au Sud pauvre, je dis qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Le colonialisme n’est pas mort. Ce n’est plus le colonialisme des Etats, c’est le colonialisme des affaires et des circuits parallèles. »

Une analyse de ce discours aurait pu relever le fait que la pérennité de l’échec des politiques d’aide promises est fondée sur un mensonge éhonté et une sémantique faussée. Le Sud appauvri est dit pauvre et le Nord appauvrissant est dit riche. Cette inversion sémantique est au fondement de la promotion de « la démocratie des autres » vendue au Sud à coup des promesses d’aide « fatale », avatar du (néo)colonialisme capitalistique. La fuite des capitaux dont parle François Mitterrand, a partie liée avec les principes imposés au pays du Sud par le Nord capitaliste et dénommés « Consensus de Washington ». Et jusqu’à ce jour, « faute d’avoir été véritablement remplacé par un consensus alternatif, la doxa libéral continue d’avoir un poids considérable, en particulier, vis-à-vis du Sud. »[4]

La lucidité de François Mitterrand, ses aveux à son épouse et le manque d’un consensus alternatif à celui de Washington sont des faits à connaître et à maîtriser. Les politiciens du Sud ayant adopté cette « démocratie des autres » sans en comprendre les fondements (néo)colonialistes et sans en critiquer l’inversion sémantique se condamnent à choisir servilement le marionnettisme dogmatique.D’autres, par ailleurs, membres de l’AES, se sont orientés vers le confédéralisme afin de peser ensemble dans la balance des politiques économiques mondiales.

Les politiciens kongolais et le choix de la guerre perpétuelle

Dans un pays du Sud en guerre depuis plus de trois décennies, le Kongo-Kinshasa, le choix de « la démocratie des autres » s’inscrit dans une logique suicidaire : accepter le (néo)colonialisme en comptant sur « les protecteurs des droits humains » impliqués dans cette guerre de basse intensité dont souffre ce pays et rejeter « les masambakanyi » (la palabre) pouvant, tant soit peu, redonner la parole au « peuple d’abord » en magnifiant ses collectifs citoyens autonomisés à la base de la société.

Les gigantesques disparités, la dualité des mondes, le riche et le pauvre, sont maintenues par la force. La guerre est l’horizon de la démocratie (des autres). Voilà ce que les politicards kongolais vassalisés au nom des « droits de l’homme » n’arrivent pas et/ou refusent de comprendre. Cela pourrait être par ignorance, par le refus d’apprendre de l’histoire et des autres ou simplement par la volonté d’ignorer au nom de la corruption, de la traîtrise et des « matalana ».

Donc, le choix de « la démocratie des autres » fondé sur une inversion sémantique est une reconduction de la désorientation existentielle dont souffre le pays depuis l’assassinat de Lumumba.

C’est le choix de la guerre perpétuelle enrichissant le Nord et appauvrissant le Sud (dont fait partie le Kongo-Kinshasa). C’ est le choix de l’ordre existant avant le basculement du monde et sa réinvention par le Sud. C’est le choix du statu quo, « car cet ordre est pathologique. Les gigantesques disparités, la dualité des mondes, le riche et le pauvre, sont maintenues par la force. La guerre est l’horizon de la démocratie (des autres). »[5] Voilà ce que les politicards kongolais vassalisés au nom des « droits de l’homme » n’arrivent pas et/ou refusent de comprendre. Cela pourrait être par ignorance, par le refus d’apprendre de l’histoire et des autres ou simplement par la volonté d’ignorer au nom de la corruption, de la traîtrise et des « matalana ».

Ils jouent le jeu de l’Occident collectif ayant peur de l’avènement d’un monde polycentré. Il y a quelques années déjà, Alain Badiou notait que « l’Occident veut interdire l’apparition, où que ce soit, de ce qui lui fait réellement peur : un pôle de puissance hétérogène à sa domination, un « Etat voyou », comme dit Bush, qui aurait les moyens de se mesurer aux actuelles « démocraties » triomphantes, sans aucunement partager leur vision du monde, et ne serait pas prêt à s’attabler avec elles pour partager les délices du marché mondial et du nombre électoral. »[6]

La réinvention du monde par le Sud Global est en train de produire ce pôle de puissance hétérogène à la domination de l’Occident collectif. Des tentatives des projets alternatifs au Consensus de Washington sont en cours d’élaboration et/ou sont élaborées. Même s’il y a encore du chemin à faire. Les dernières rencontres des membres de l’Organisation de coopération de Shanghai à Bichkek et à Vladivostok et celle des BRICS qui aura lieu à New Delhi (De Bichkek à New Delhi : construire une nouvelle Eurasie – Réseau International) sont des espaces d’accouchement d’un autre monde possible. Ce réel échappe aux marionnettes dogmatiques kongolaises plongées dans une dystopie inqualifiable et n’ayant pour horizon que le (néo)colonialisme au service du capitalisme de la finitude honteux et dégradant.

Oui. Elles ont choisi la guerre perpétuelle,la servilité, l’ignorance volontaire, la honte et la dégradation. Elles rejettent les politiques émancipatrices pour elles-mêmes et pour « le peuple d’abord ». Ces marionnettes dogmatiques sont de plus en plus minoritaires et dangereuses au pays de Lumumba. Elles gèrent, pour le moment, « l’héritage de Sun City ». Elles sont les faux héritiers de ce qu’elles ont dénommé « le pacte républicain » ayant sanctionné la mise sous tutelle d’un Etat manqué-raté au coeur de l’Afrique. Cette mise sous tutelle est bien décrite par le livre de Jean-Claude Willam intitulé « Les « faiseurs de paix » au Congo. Gestion d’une crise internationale dans un État sous tutelle » (Paris, grip/Éditions Complexe, 2007).

A Kinshasa, quelques témoins en parlent. Ils disent comment certaines décisions ne pouvaient être prises sans des coups de téléphones donnés aux proxies menant la guerre au Kongo et aux  »faiseurs de paix » tapis dans les coulisses de l’histoire de cette rencontre organisée en Afrique du Sud. Un journaliste d’investigations kongolais, Nicaise Kibel Bel est l’un de ces témoins vivants.

Fermer la parenthèse ouverte à Sun City

Sortir du (néo)colonialisme passe (aussi) par la fermeture de la parenthèse ouverte à Sun City et la fin de la guerre, par la production et la répartition tant soit peu équitable des richesses du pays, par la construction des infrastructures et la production des énergies, du pouvoir vertical de l’Etat et du pouvoir horizontal des collectifs citoyens, par des institutions fortes.

Tout ceci est bien beau. Mais il devrait s’accompagner de la réinvention de l’humain kongolais. « Il nous faut revenir, comme dirait, Fatou Kiné Camara, à la conception africaine que l’on avait de bâtir la personnalité, de bâtir l’être humain. On ne peut pas avoir des institutions fortes, sans hommes forts. Il faut des êtres humains forts spirituellement, forts moralement, forts dans les vertus, forts dans des conceptions positives du bien, qui vont bâtir des institutions de bien, des institutions pour le bien de tout le monde, de chaque individu. »

En dehors de la famille, de l’école (en tant que bosquet initiatique) ; de l’université et des églises comme forges de l’humain africain et kongolais, la palabre institutionnalisée peut participer de cette réinvention de l’humain en tant que procès d’apprentissage mutuel.

 

Babanya Kabudi

[1] Lire La politique kongolaise et le marionnettisme dogmatique – Ingeta

[2] Avoir le gouvernement et avoir le pouvoir. La petite leçon de François Mitterrand pour le Kongo-Kinshasa – Ingeta

[3] M. GASSAMA (dir.), L’Afrique répond à Sarkozy. Contre le discours de Dakar, Paris, Philippe Rey, 2008, p. 459.

[4] T. PIKETTY, Une brève histoire de l’égalité, Paris, Seuil, 2021, p.300.

[5] A. BADIOU, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, Paris, Lignes, 2007,

[6] Ibidem.

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