Par Jean-Pierre Mbelu
« La guerre est de plus en plus meurtrière, mais ne rapporte rien. La guerre est de plus en plus destructrice et de plus en plus destructrice et de moins en moins constructrice. Donc, la guerre est économiquement irrationnelle. » B. BADIE
Depuis bientôt plus de trois décennies, le FPR/RDF rwandais et ses alliés sont engagés dans une guerre de basse intensité dans les Grands Lacs africain pour le bénéfice de certaines élites et des entreprises multi et transnationales, »les usurpatrices » du pouvoir politique. L’argent est l’un des nerfs de cette guerre. Il est l’un de ses objectifs quantitatifs.
Qualitativement, cette guerre est destructrice de la vie. Elle s’enracine dans une science réifiante de l’humain. Des millions de vies ont été sacrifiées sur l’autel de Mammon. Le mensonge, la tromperie, la falsification de l’histoire et la manipulation des consciences affaiblies par l’idolâtrie de Mammon ont élu domicile au coeur de l’Afrique en participant de l’entretien de la fureur. En humain et en journaliste averti, Pierre Péan a publié, pour exprimer le fondement mensonger de cette guerre, un livre au titre interpellant : ‘‘Noires fureurs, blancs menteurs. Rwanda 1990-1994 » (Paris, Mille et une nuits, 2005).
La mécanique prédatrice a élu domicile au coeur de l’Afrique
Cette guerre sacralisant les identités ethniques a entraîné le génocide au Rwanda. Selon le Rapport Mapping publié par l’ONU en 2010, il ne serait pas exclu qu’elle ait aussi causé le génocide au Kongo-Kinshasa. En traduisant le Rwanda en justice (ce vendredi 26 juin 2026) à la Cour Internationale de Justice de la Haye, le Ministre kongolais de la justice y a fait allusion. (Il appartiendra désormais à cette Cour de prouver le contraire de l’une des hypothèses formulées par Florence Hartmann en 2007, plus ou moins en ces termes : la guerre des Grands Lacs Africains, en tant que guerre secrète de basse intensité, est aussi celle de la politique et de la justice internationales. (Lire F. HARTMANN, Paix et châtiment. Les guerres secrètes de la politique et de la justice internationales, Paris, Flammarion, 2007.)
Donc, les trois décennies de la guerre de prédation et de basse intensité sont destructrices et pour le Rwanda et pour le Kongo-Kinshasa. Pendant tout ce temps, la mécanique prédatrice a élu domicile au coeur de l’Afrique. Pourra-t-elle y être délogée ?
La réponse à cette question est difficile et complexe. Pour cause. L’option pour l’auto-destruction prise par le FPR/RDF et ses alliés est nihiliste. Elle reconduit la paradigme de la néantisation esclavagiste, colonial et néocolonial.
La métaphysique du sacrifice pour la terre-mère
Elle a rencontré, au Kongo-Kinshasa, une résistance et une résilience fondée sur la protection de la terre. Les Mayi-Mayi, les Kamwina Nsapo et leurs alliés dans les FARDC se sont apposés à la mécanique infernale de la prédation pour protéger leur terre-mère. Une terre-mère qu’ils considèrent comme étant le lieu de l’enracinement dynamique de leur identité plurielle et un »don béni des aïeux » accueilli pour être transmis aux générations futures. Ils semblent avoir compris qu’une terre-mère ne doit pas être violée et vendue au plus offrant. »Une mère ne se vend pas » (Lire G. GIRAUD et F. SARR, L’économie à venir, Paris, Les liens qui libèrent, 2022) Les Kamwina Nsapo résistant aux milices de »Joseph Kabila » envoyées pour les exterminer à Kananga répétaient cette petite phrase en se battant : « Buikala buenu » (ce qui veut dire que cette terre soit vôtre ! En d’autres termes, vous, milices de Kabila, vous ne pouvez l’emporter que si cette terre était et est vôtre.)
Ces Kongolais(es) de ‘bonne qualité » savent pourquoi il peut arriver que leur sang soit versé. Ils (elles) entretiennent une mémoire de sang et de lutte structurante. Ils (elles) se joignent, dans leur lutte résistante et résiliente, à leurs aïeux ayant versé leur sang pour bâtir un pays plus beau qu’avant.
Donc, contrairement aux idolâtres de Mammon, les Mayi-Mayi (les vrais), les Kamwina Nsapo et leurs alliés des FARDC luttaient et luttent encore pour le »likambo ya mabele ». Ils sont convaincus que la protection de la terre-mère du viol et du mercantilisme peut passer par le sacrifice suprême. Ils savent, comme dirait Mufoncol Tshiyoyo, que »likambo ya mabele, ezali likambo ya makila ».
Pour eux, défendre la terre-mère de leurs aïeux devient une valeur suprême. La valeur est à entendre ici comme ce pourquoi on peut sacrifier en tout et/ou en partie sa vie parce que cela donne sens à sa vie. Sens dans le sens de la direction, de l’orientation et de la signification.
Des Kongolais(es) accueillant gracieusement leur terre-mère comme »don » acceptent la responsabilité de la protéger, de s’y enraciner en la peuplant en vue d’assurer sa grandeur avant de la transmettre aux générations futures comme ils (elles) le chantent dans leur hymne national.
Leur lutte multiforme pour assumer cette lourde responsabilité tisse des liens de solidarité unifiants et structurants que les traîtres et les autres ennemis de l’intérieur et de l’extérieur essaient de briser au profit de la mécanique infernale prédatrice.
Ces Kongolais(es) de ‘bonne qualité » savent pourquoi il peut arriver que leur sang soit versé. Ils (elles) entretiennent une mémoire de sang et de lutte structurante. Ils (elles) se joignent, dans leur lutte résistante et résiliente, à leurs aïeux ayant versé leur sang pour bâtir un pays plus beau qu’avant. Leur mémoire de sang devient une mémoire rendant vivants leurs ancêtres méritants luttant à leurs côtés sur leur terre-mère. Ici, la mémoire n’est pas une question d’un simple souvenir. Non. Elle est communion dans une même lutte contre l’esclavagisme humiliant et le capitalisme honteux et dégradant décriés par les aïeux et leurs avatars contemporains.
Forts de ces liens mémoriaux et structurants, ils démonétisent l’argent et s’inscrivent en faux contre l’hédonisme consumériste. (Ils s’engagent sachant que le minimum requis est indispensable pour répondre à la nécessité. )
Le FPR/RDF, l’hégémonie culturelle dominante et le changement de perception
Pour rappel, la guerre de prédation et de basse intensité dans laquelle le FPR/RDF et ses alliés ont été impliqués est le produit du néolibéralisme mondialiste triomphant fondé culturellement sur l’instinct de domination, la cupidité, le mépris des gens et la perte de la boussole éthique. (Lire J.E. STIGLITZ, Le triomphe de la cupidité, Paris, Les liens qui libèrent, 2010). Le FPR/RDF et ses alliés se sont laissés corrompre, entre autres, par cette hégémonie culturelle triomphante.
Ils n’ont pas été capables de comprendre que »le triomphe de la cupidité » et la perte de la boussole éthique peuvent engendrer des inégalités auto-destructrices. (Lire J.E. STIGLITZ, Le prix des inégalités, Paris, Les liens qui libèrent, 2012.) Le Rwanda se trouve aujourd’hui miné, intérieurement, par les inégalités que l’autoritarisme de Paul Kagame n’ a pas réussi à jugulé. Malgré certains de ses soutiens extérieurs, son pouvoir est miné de l’intérieur. Pourra-t-il finalement se rendre compte qu’économiquement, comme dirait Bertrand Badie, « la guerre est irrationnelle » ?
Cela impliquerait une remise en question profonde de l’hégémonie culturelle néolibérale, autrefois dominante, et qui est en train d’agoniser.
Cette remise en question entraînerait un changement de perception. La perception qu’il a de lui-même, de son FPR/RDF et de ses alliés. La perception qu’il a des Kongolais(es) et de leurs alliés. Cela demanderait un même exercice chez les Kongolais(es). Ces derniers ont une chance énorme : des aïeux méritants, un hymne national »programmatique », des »combattants de la liberté » renés sous la peau des Mayi-Mayi et des Kamwina Nsapo. Puiser dans la métaphysique de leur lutte résistante et résiliente ouvre la voie à un engagement responsable sur le temps long pour protéger la terre-mère et la transmettre aux générations futures.
La paix et le bomoto
La création et la multiplication des lieux de la transmission de cette métaphysique sacrificielle est une urgence. La mécanique infernale de la prédation ne se convertit jamais. Un pitbull ne peut lâcher sa proie que si ses côtes sont fracassées. Il peut reculer et pas renoncer. (A ce point nommé, plusieurs compatriotes kongolais font montrer d’une très grande crédulité et d’une naïveté frisant l’ignorance crasse.)
Il y a des ruptures à opérer dans l’urgence. Rompre avec la sacralisation des identités ethniques, la crédulité et la naïveté, entre autres… L’Afrique a besoin du triomphe des valeurs du bomoto : le respect de la terre-mère, de la vérité, de la justice et de la solidarité.
En fait, les Kongolais(es) de »bonne qualité » ne devraient pas perdre de vue que « les dieux rendent fous ceux qu’ils veulent perdre ». Il se pourrait que ça soit ainsi pour le FPR/RDF et ses alliés. Travailler au renversement des rapports de force militairement, juridiquement, diplomatiquement, patriotiquement et civiquement est important dans la mesure où cela relève de la légitime défense de la terre-mère.
Ils devraient pas non plus oublier que « la paix n’est pas principalement la non-guerre ». La paix est aussi et surtout une question de coexistence dans le sens de l’accueil de l’altérité dans ce qu’elle a de singulier. Mais aussi une réponse aux questions épineuses liées à l’hégémonie culturelle, à la justice sociale contrant les inégalités sociales et l’appauvrissement des masses, à la lutte acharnée contre la faim et les épidémies, à la géographie, etc.
Les Grands Lacs ont fait l’expérience du changement de perception au Burundi. Proche du FPR/RDF dans les années 1990, il est aux côtés du Kongo-Kinshasa aujourd’hui et prouve que la coexistence est possible. Qu’il est possible de renoncer à l’instinct de domination, à la cupidité, au mépris des autres et de retrouver la voie de l’éthique reconstructive et du soin mutuel.
Cette double éthique et celle de la résistance peuvent faciliter l’accès à une intégration sociale, politique et économique dont les Grands Lacs africains ont besoin afin qu’ils participent activement à l’avènement d’une Afrique fédérale. L’auto-destruction rwandaise et le génocide kongolais pris en charge par une hégémonie culturelle déphasée ayant conduit l’Occident à sa défaite (Lire E. TODD, La défaite de l’Occident, Paris, Gallimard, 2024) remettent à plus tard l’impératif de l’unité africaine au moment où les grands ensemble font basculer le monde vers une polycentricité harmonieuse portée par le principe de »la communauté de destin ». Cela, au moment où le Sud est en train de réinventer le monde. (Lire B. BADIE, Quand le Sud réinvente le monde. Essaie sur la puissance de la faiblesse, Paris, La Découverte, 2018).
En vérité, il y a des ruptures à opérer dans l’urgence. Rompre avec la sacralisation des identités ethniques, la crédulité et la naïveté, entre autres… L’Afrique a besoin du triomphe des valeurs du bomoto : le respect de la terre-mère, de la vérité, de la justice et de la solidarité. Elle a besoin que ses fils et ses filles comprennent et vivent du principe du Ubuntu : « Je suis parce que nous sommes. » Toutes ces valeurs ne seront pas une génération spontanée sans sacrifice.
Babanya Kabudi