Par Mufoncol Tshiyoyo
Foreign Affairs a publié en date du 2 juillet 2026 un article au titre révélateur : « Why Trump’s Congo Deal Is Falling Apart » (Pourquoi le « deal » congolais de Trump est en train de s’effondrer). L’organe central de l’establishment américain, celui-là même qui pense l’empire pour l’empire, reconnaît l’échec. Lisons ce texte. Mais il faut correctement le lire. Puisqu’un article de Foreign Affairs ne s’apprécie pas à ce qu’il dit. Il s’apprécie à ce qu’il présuppose. Et c’est cette lecture-là que je propose ici. Non pas comme une réponse à l’article, mais comme une radiographie de ses lunettes.
Les faits, d’abord
Ce que les auteurs de l’article (Joshua Z. Walker, Reagan Miviri et Jason K. Stearns) avouent: Les faits, d’abord, tels que l’article les rapporte lui-même.
Des troupes rwandaises (proxy anglo-saxon) se sont massées au Sud-Kivu pour lancer une offensive majeure. En quelques jours, Uvira est tombée. Précisons qu’Uvira est le dernier centre urbain avant le Katanga et ses richesses, à deux cent cinquante kilomètres au sud. Ceci après la cérémonie hollywoodienne de Washington, après les « signatures », après les poignées de main sous les lustres, après que le monde entier eut été sommé d’applaudir une « paix historique ».
Les auteurs constatent que, malgré les cérémonies, les déclarations et les séances photo, le conflit est dans une impasse. Aucun belligérant, celui qu’ils appellent ainsi, n’a intérêt au compromis. Et, Washington, écrivent-ils, atteint les limites de son double jeu : aggresseur-médiateur d’un côté, partie économiquement intéressée de l’autre.
Retenons cet aveu. Il vient de l’intérieur. Je l’ai toujours affirmé ici même sur ce mur. Voici que Foreign Affairs fait semblant de le découvrir. Quand l’Amérique reconnaît elle-même que sa « paix » n’a pas tenu une semaine, il ne nous appartient plus de le démontrer. Il nous appartient d’en tirer les conséquences ; les auteurs, eux, se gardent bien de tirer.
Premier non-dit : pour qui l’échec est-il un échec ?
Voici comment l’article définit le pire scénario : que la politique américaine gèle la crise de ce qu’ils appellent le M23, que le Congo devienne plus autoritaire, et que peu soit accompli pour diversifier les chaînes d’approvisionnement en minerais hors de Chine. Relisez cette phrase. Le « pire scénario », mesuré depuis Washington, c’est l’échec de la diversification minière américaine. Pas les millions de déplacés. Pas les morts d’Uvira, de Goma, de Bukavu. Pas la souveraineté d’un peuple de plus de cent millions d’âmes. Le drame, pour Foreign Affairs, c’est que le cobalt risque de rester chinois.
Le « pire scénario », mesuré depuis Washington, c’est l’échec de la diversification minière américaine. Pas les millions de déplacés. Pas les morts d’Uvira, de Goma, de Bukavu. Pas la souveraineté d’un peuple de plus de cent millions d’âmes. Le drame, pour Foreign Affairs, c’est que le cobalt risque de rester chinois.
L’article critique la méthode transactionnelle, brouillonne et humiliante pour les « partenaires traditionnels » : Européens, Sud-Africains, Nations unies. Il ne critique jamais la prémisse : que le sort du Congo se décide légitimement dans un triangle Washington – Kigali – marchés. C’est une querelle de gestionnaires. Ils ne se demandent pas si l’on doit administrer la colonie sans gouverneur. Ils se demandent seulement comment mieux l’administrer.
Autrement dit, le véritable enjeu n’est peut-être pas uniquement de savoir pourquoi un accord échoue, mais pourquoi le Congo demeure, depuis des décennies, dans une configuration où de tels accords deviennent sans cesse nécessaires.
J’ai écrit ailleurs : « Hier, la colonie était administrée ; aujourd’hui, elle est spécialisée. » La plantation n’a plus besoin d’un gouverneur physique, car les frontières de 1885 et les marchés du XXIᵉ siècle suffisent à maintenir la spécialisation des territoires. » Si cette hypothèse est juste, alors le débat ne porte plus seulement sur les conditions de la paix, mais sur la fonction que le Congo occupe dans l’ordre économique mondial. Tant que cette fonction ne sera pas repensée, les accords se succéderont, les médiations se multiplieront, les crises changeront de visage – mais la logique profonde, elle, demeurera inchangée.
Deuxième non-dit : le Rwanda, acteur ou opérateur ?
Dans tout l’article, le Rwanda apparaît comme un acteur autonome qu’il faudrait « sanctionner », « retenir », « ramener à la table ». Jamais comme ce qu’il est depuis trois décennies : un opérateur au sein d’une architecture qui le dépasse et qui le protège.
Comment le même État peut-il être à la fois médiateur du conflit, actionnaire du sous-sol congolais et parrain militaire de l’agresseur ?
L’article livre pourtant, sans le vouloir, la pièce à conviction. Il note que les sanctions contre Kigali se heurtent habituellement à la résistance du Pentagone, lequel entretient des liens étroits avec l’armée rwandaise. Debre l’avait aussi écrit dans Le Retour de Mwami. La contradiction est nommée. Mais elle n’est pas pensée.
Comment le même État peut-il être à la fois médiateur du conflit, actionnaire du sous-sol congolais et parrain militaire de l’agresseur ? Renouvin et Duroselle auraient reconnu là les forces profondes à l’œuvre. Foreign Affairs y voit un problème de coordination interagences. C’est toute la différence entre penser et gérer.
Troisième non-dit : le vocabulaire lui-même
Regardez enfin les mots. Deal. Mediator. Supply chains. Un pays-continent, un peuple, une histoire que l’élite anglo-saxonne réduit à un « deal » qui « s’effondre ». Le titre travaille contre ses auteurs : il dit, mieux que tout mon texte, le statut que Washington assigne au Congo. On ne fait pas de « deal » avec un sujet. On fait un « deal » sur un objet. Tokoloba yango na munoko nini?
Le cadre de l’adversaire ne se discute pas. Il se refuse.
Voilà pourquoi je répète, depuis le premier Hors-cadre, que la souveraineté intellectuelle précède toutes les autres. Tant que nous répondrons à ces articles dans leur vocabulaire : deal, médiation, stabilisation, chaînes d’approvisionnement, nous plaiderons devant un tribunal qui a rédigé lui-même le code, choisi les juges et fixé la sentence. Le cadre de l’adversaire ne se discute pas. Il se refuse.
Ce que l’aveu nous impose
Que faire de cet article ? Ni le célébrer, ni le réfuter. Le verser au dossier. Quand l’empire admet, par l’intermédiaire de son propre organe, que sa politique échoue même selon ses propres critères. « Une victoire à court terme sans objectif stratégique de long terme ressemblera bientôt à une absence de victoire », écrit-il ; il ouvre, malgré lui, un espace. Cet espace, personne ne viendra nous y installer. L’article ne propose aucune place pour une parole congolaise adulte ; il n’en imagine même pas la possibilité. C’est donc à nous de l’occuper, non pas en quémandant un meilleur « deal », mais en posant la seule question que Foreign Affairs ne posera jamais : de qui tenez-vous le droit de décider ?
Les lunettes de Mufoncol ne servent qu’à cela : voir le dispositif derrière la cérémonie, l’acteur derrière la voix passive, le bénéficiaire derrière la « chute ». Le reste : l’indignation, l’espoir, la consolation, n’est pas mon métier.
Un dernier mot sur la grammaire. On nous dit qu’Uvira est « tombée », comme on nous a dit hier que Minembwe échappait au contrôle de l’État. Une ville qui « tombe » : c’est la voix passive de l’histoire, celle qui efface l’acteur et dissimule le bénéficiaire. Comme si les villes tombaient d’elles-mêmes, par gravité, comme des fruits mûrs. Or, une ville ne tombe pas. Elle est prise. Elle est livrée. Posons donc les questions que cette grammaire interdit. « Uvira tombe en faveur de qui ? Qui la fait tomber ? Qui l’a laissée tomber ? Et au service de quelle fonction, celle-là même qui, de sommet en sommet, ne négocie jamais ?
La chute d’Uvira n’est donc pas l’échec d’un accord de paix. Elle est la démonstration qu’il n’y a jamais eu d’accord de paix, seulement un dispositif de sécurisation des flux, habillé en cérémonie. Alors pourquoi ne pas changer de registre ? Pourquoi ne pas nous assumer ? À quoi servent des négociations qui négocient tout, sauf la fonction elle-même ?
Les lunettes de Mufoncol ne servent qu’à cela : voir le dispositif derrière la cérémonie, l’acteur derrière la voix passive, le bénéficiaire derrière la « chute ». Le reste : l’indignation, l’espoir, la consolation, n’est pas mon métier.
Likambo oyo eza likambo ya mabele
Mufoncol Tshiyoyo, M.T., un homme libre
Chercheur indépendant et CEO of the think tank La Libération par la perception (Lp en sigle)