Par Mufoncol Tshiyoyo
« Les Américains nous ont exigé certaines réformes ; elles doivent se faire dans le domaine de la justice ; ces réformes ne se feront pas sans réviser la Constitution. » Un jeune frère m’a envoyé cette phrase en me demandant non pas de réciter une science apprise ni de reproduire un discours partisan, mais simplement de lui dire ce que je comprends.
Ma réponse surprendra peut-être. Je refuse d’entrer, dans l’état actuel du pays, dans le débat mécanique sur la « révision » ou non de la « Constitution ». Ce n’est pas là que je situe le problème. Je déplace donc la question.
L’auteur de cette phrase ne dit pas : « Je veux changer la Constitution parce que « je » le décide. » Non. Il explique qu’il faudrait la modifier parce que les États-Unis le demandent.
La question de l’imaginaire
Précisons immédiatement une chose. Je ne reproche pas aux Américains de défendre leurs « intérêts » ni de formuler des « exigences ». Puisqu’on me dira que toutes les « puissances » le font. Là n’est pas le sujet. Cependant, le problème se trouve ailleurs. Dans l’imaginaire de celui qui parle. Comment perçoit-il l’Américain ? Comme une puissance ? Comme une référence absolue ? Comme une autorité morale supérieure ? Comme un protecteur ? Ou bien comme une forme de divinité politique moderne ? Parce que c’est de cette perception que naît ensuite le réflexe : « faire parce que les Américains demandent ». Ainsi, c’est ici que commence le risque d’aliénation.
Lorsqu’un « dirigeant » justifie une décision « souveraine » en expliquant que « l’Amérique a demandé », il ne s’adresse pas seulement aux chancelleries ou aux « acteurs politiques ». Il parle aussi à la jeunesse. Et quel imaginaire transmet-on alors ? Quel risque court une nation lorsque ses jeunes grandissent avec l’idée que l’impulsion décisive doit toujours venir d’ailleurs ? Que les grandes décisions ne soient prises qu’après validation par une puissance extérieure ?
Dans les relations internationales (RI), Pierre Renouvin parlait des « forces profondes » : facteurs géographiques, démographiques, économiques et sociaux. Mais il existait aussi ce qu’il appelait les facteurs humains. Or l’histoire est finalement toujours faite par des hommes. Mais quel type d’homme ? Un homme intérieurement libre ? Ou bien un homme psychologiquement dominé par sa perception de l’autre ?
Il existe enfin un autre détail, peut-être le plus grave. Lorsqu’un « dirigeant » justifie une décision « souveraine » en expliquant que « l’Amérique a demandé », il ne s’adresse pas seulement aux chancelleries ou aux « acteurs politiques ». Il parle aussi à la jeunesse. Et quel imaginaire transmet-on alors ? Quel risque court une nation lorsque ses jeunes grandissent avec l’idée que l’impulsion décisive doit toujours venir d’ailleurs ? Que les grandes décisions ne soient prises qu’après validation par une puissance extérieure ?
Plus profondément encore : en invoquant publiquement « l’Amérique a dit », cherche-t-on, consciemment ou inconsciemment, à faire peur ? Si oui, à qui ? Au peuple ? À l’opposition, au besoin, générée par le système pour sa propre survie ? Aux hésitants ? Ou cherche-t-on à rappeler qu’une puissance plus grande se tient derrière la parole prononcée ?
Les mots d’un « dirigeant »
Les mots d’un « dirigeant » ne produisent pas seulement des décisions politiques. Ils suscitent aussi des réflexes psychologiques collectifs. Cette phrase enseigne que l’effort ne sert plus à décider, mais uniquement à transmettre. Alors à quoi bon étudier, travailler, se former, servir l’État, ambitionner une fonction publique, si, au « sommet » de la pyramide, on ne décide rien en propre ? On se contente de relayer, d’exécuter, de transmettre.
Les mots d’un « dirigeant » ne produisent pas seulement des décisions politiques. Ils suscitent aussi des réflexes psychologiques collectifs. Cette phrase enseigne que l’effort ne sert plus à décider, mais uniquement à transmettre. Alors à quoi bon étudier, travailler, se former, servir l’État, ambitionner une fonction publique, si, au « sommet » de la pyramide, on ne décide rien en propre ?
Sous le poids d’une telle phrase, le mérite, la responsabilité et le service public deviennent des fictions polies. Mais une telle déclaration a plusieurs destinataires. Au peuple, elle dit :
« Ne me demandez pas de comptes. Je ne suis pas le véritable décideur. »
À l’opposition générée par le système, elle dit :
« Vos critiques devraient viser plus haut que moi. Aurez-vous le courage de le faire ? »
À la puissance étrangère, elle dit :
« Je suis fiable. Je relaie. Je m’exécute. »
Aux militaires, elle murmure :
« Le commandement national lui-même reconnaît qu’il transmet une volonté venue d’ailleurs. »
Mais c’est à la jeunesse que cette phrase s’adresse le plus dangereusement. Elle lui enseigne qu’il ne faut plus avoir confiance en soi. Qu’il ne faut plus croire en son pays. Qu’il ne faut plus penser qu’un jour elle pourrait décider de quoi que ce soit par elle-même. Et voilà, peut-être, la peur la plus grave que cette phrase suscite. Non pas la peur d’une bombe. Non pas la peur d’une arrestation. Mais une peur plus profonde : la peur de croire. La peur d’oser. La peur d’imaginer que sa vie pourrait avoir un sens dans un pays dont le sommet semble lui-même douter de sa propre capacité à vouloir.
Oui, la souveraineté commence toujours quelque part : dans le regard qu’un peuple pose sur lui-même. Et un pays n’est jamais totalement perdu tant qu’il existe encore, en son sein, quelques hommes et quelques femmes qui refusent intérieurement la résignation qu’on tente de leur enseigner. Sûrement êtes-vous de ceux-là. Et c’est déjà immense.
Likambo oyo ezali likambo ya mabele…
Mufoncol Tshiyoyo, M.T., un homme libre
CEO of the think tank La Libération par la perception (Lp en sigle)