Par Jean-Pierre Mbelu
« La puissance, c’est l’idée d’un pouvoir indépendant, d’un pouvoir qui ne s’achète pas : ni par le nombre, ni par la force, ni par l’ argent. » – Philippe de Villiers
Mise en route
L’usage des mots, la nomination de la guerre menée contre le Kongo-Kinshasa et de ses acteurs, la connaissance de ses objectifs qualitatifs et quantitatifs, une lecture critique de cette guerre, etc. sont des exercices auxquels les Kongolais(es) devraient se livrer régulièrement. Ces exercices faits individuellement et collectivement peuvent participer de la lutte contre l’indigence sémantique dont souffrent des pans entiers des populations kongolaises.
Une guerre de basse intensité et de prédation n’est pas une rébellion, un soulèvement interne des populations en vue de renverser le pouvoir en place. Non. Elle est une opération secrète menée par des puissances extérieures en se servant des proxies, des sous-fifres et d’autres larbins, leurs esclaves volontaires.
Tenez. Une guerre de basse intensité et de prédation n’est pas une rébellion, un soulèvement interne des populations en vue de renverser le pouvoir en place. Non. Elle est une opération secrète menée par des puissances extérieures en se servant des proxies, des sous-fifres et d’autres larbins, leurs esclaves volontaires. Sa kongolisation par débauchage, traîtrise ou corruption ne change pas sa nature. L’hybridité relève effectivement de cette nature. Elle dure depuis plusieurs années. Ses différentes mues sont des tentatives destinées à cacher sa vraie nature. La lire comme étant une rébellion est une fausse piste pouvant conduire à la recherche de fausses solutions.
Une relecture régulière de cette guerre par les livres est indispensable. Elle permet de mieux la cerner, d’en avoir une meilleure perception. Prenons-en quatre à titre illustratif, avant d’interpeller les souverainistes minoritaires, »le petit reste » kongolais appelé à écrire, à réécrire et à changer l’histoire du pays.
Quatre livres pour mieux percevoir la guerre
Revenant sur les débuts de cette guerre, un proche de Mobutu, Honoré Ngbanda Nzambo, écrit un livre intitulé « Crimes organisés en Afrique centrale. Révélations sur les réseaux rwandais et occidentaux » (Paris, Duboiris, 2004). Ce livre nomme cette guerre de basse intensité. Elle est une organisation des crimes par des occidentaux et des rwandais travaillant en réseaux. Ce livre mentionne les noms des émissaires occidentaux envoyés à Mobutu pour lui demander de quitter »le pouvoir » qui lui avait conféré après l’assassinat de Lumumba, la neutralisation de Kasavubu et de Tshombe. Ce « pouvoir » lui est ravi après plus ou moins trois décennies de « bons et loyaux services ». Avant que paraisse ce livre, Colette Braeckman avait déjà publié le sien : « Les nouveaux prédateurs. Politique des puissances en Afrique centrale » (Paris, Fayard, 2003).
Les acteurs majeurs intervenant dans les guerres secrètes ont piétiné le droit international. Il leur arrive aussi de l’instrumentaliser. La preuve ? Jusqu’à ce jour, tous les rapports des experts de l’ONU sur la guerre raciste de prédation et de basse intensité imposée au Kongo-Kinshasa n’ont pas permis qu’il y ait un début d’interpellation en justice de ses acteurs majeurs. A quelques petites exceptions près.
Colette Braeckman nomme aussi cette guerre. Elle est une politique des grandes puissances en Afrique centrale, c’est-à-dire en Ouganda, au Rwanda, au Burundi et au Kongo-Kinshasa. En sus, elle est une prédation. Cette prédation est orchestrée par les entreprises trans et multinationales ainsi que par un réseau d’élites très bien identifié et nommé dans le rapport des experts de l’ONU de 2002 (dénommé rapport Kassem). Plusieurs proxies impliqués dans cette guerre de basse intensité hier et aujourd’hui figuraient déjà sur la liste de nouveaux prédateurs. (Naomi Klein pourrait qualifier cette guerre de « stratégie de choc » au service du « capitalisme du désastre »).
Comment ont-ils, tout en étant proxies des acteurs pléniers impliqués dans cette guerre et prédateurs des richesses kongolaises, infiltré les institutions du pays ? Leur infiltration a été facilitée par « Les faiseurs de paix » dans un pays mis sous la tutelle de l’ONU depuis 1999. (Un livre explique bien cette opération : J. C. WILLAME, Les faiseurs de paix. Gestion d’une crise internationale dans un pays sous tutelle, Bruxelles, Grip, 2008. Ce livre explicite la dimension internationale de la crise kongolaise. Il ne la réduit pas à la confrontation entre les proxies comme font plusieurs journalistes et analystes kongolais, fanatiques des questions dites d’actualité et ayant fait le choix de l’amnésie au détriment de la conscience historique.)
« Les faiseurs de paix » ont aussi poussé leurs proxies et bien d’autres acteurs apparents impliqués dans cette crise internationale à signer des accords bidons sans mettre fin aux carnages imposés aux Kongolais(es). C’est au cours du processus de la signature de ces accords que Laurent-Désiré Kabila, se retournant contre ses alliés-proxies et refusant d’hypothéquer l’avenir du pays, fut assassiné. Ce processus servait une stratégie belliqueuse, le « talk and figh », au cours des « guerres secrètes des grandes puissances en Afrique ».
Lire le livre de Pierre Péan intitulé « Carnages. Les guerres secrètes des grandes puissances en Afrique » jette suffisamment de lumière sur ledit processus et permet d’identifier »les joueurs tapis dans les coulisses » de la guerre raciste de basse intensité et de prédation dont souffre le Kongo-Kinshasa depuis plusieurs années.
Lire Pierre Péan éveille l’attention sur le piétinement des accords de Washington, de Nairobi et de Doha. Pourquoi tous ces accords n’aboutissent-ils pas à la signature d’un protocole de paix durable au coeur de l’Afrique ? Seraient-ils aussi bidons que ceux qui les ont précédés ? Esr-ce possible de poser ces questions sans un détour par les autres théâtres de guerre où les mêmes acteurs pléniers et/ou leurs alliés opèrent pour voir si les accords qui y sont signés sont respectés ? Il ne me semble pas. A y regarder de plus près, comme dans les Grands Lacs Africains, les accords sont souvent bidons. Cela serait peut-être dû au manque d’un ordre juridique contraignant au niveau international. Les acteurs majeurs intervenant dans les guerres secrètes ont piétiné le droit international. Il leur arrive aussi de l’instrumentaliser. La preuve ? Jusqu’à ce jour, tous les rapports des experts de l’ONU sur la guerre raciste de prédation et de basse intensité imposée au Kongo-Kinshasa n’ont pas permis qu’il y ait un début d’interpellation en justice de ses acteurs majeurs. A quelques petites exceptions près. Pourquoi ? Florence Hartmann répondrait en disant que c’est parce que cette guerre fait partie des « guerres secrètes de la politique et de la justice internationales ».
Son livre intitulé « Paix et châtiment. Les guerres secrètes de la politique et de la justice internationales » (Paris, Flammarion, 2007) fournit des preuves étayant le titre et le sous-titre.
Il aurait été intéressant d’ajouter un cinquième livre[1]. On y lit le témoignage d’une envoyée spéciale de Bill Clinton dans les Grands Lacs et la lettre de Mgr Munzihirwa au Président américain Carter. L’une et l’autre nomme les acteurs pléniers et les sous-fifres intervenant dans la guerre de basse intensité imposée au pays. Mgr Munzihirwa en paya le prix : il fut assassiné.
Changer de perception et interpeller les souverainistes minoritaires
Des crimes organisés, une politique belliciste des grandes puissances travaillant avec des réseaux d’élite de prédation comme proxies, des carnages orchestrés secrètement par la politique et la justice internationales par des sous-fifres et esclaves volontaires interposés et des accords bidons, telle est la nature profonde de la guerre dont le Kongo-Kinshasa souffre depuis plus de trois décennies.
Dans notre monde en plein basculement, plusieurs grandes puissances impliquées dans la guerre perpétuelle sont en train de connaître leur « dislocation ». Les proxies qu’elles continuent d’instrumentaliser souffrent, comme elles, du piétinement des valeurs religieuses et sociales. Et ensemble, ils déifient le vide. Et la déification du vide (du point de vue des valeurs) peut conduire à la destruction des choses et des humain. Le roi kongolâtre, son parrain Paul, leurs complices kongolais en sont arrivés à ce niveau d’autodestruction et de destruction.
Certains esclaves volontaires instrumentalisés dans cette guerre raciste ont occupé, comme acteurs apparents, des fonctions de « président » fantoche, de « ministres », de « PDG », de « juristes », etc. Des lois scélérates (y compris la fameuse « constitution ») ont été rédigées et votées afin de contribuer, consciemment ou inconsciemment, à rendre cette guerre perpétuelle avant qu’elle n’atteigne certains de ses objectifs quantitatifs et qualitatifs : faire main basse sur les terres kongolaises et leurs richesses, balkaniser[2] le pays pour céder une partie à « l’empire Hima-Tutsi », créer de petits Etats faibles pouvant être en permanente confrontation au profit de la politique du « diviser pour régner », déshumaniser les Kongolais(es), les humilier, les soumettre, en faire des esclaves heureux, les néocoloniser, etc.
Changer de perception implique absolument une transformation en profondeur des textes légaux-dont « la constitution » servant de « charte d’occupation », des hommes et des femmes, des structures et des infrastructures ayant servi de soubassement à la perpétuation de cette guerre raciste de basse intensité, de prédation et de balkanisation du pays.
Cette perception de la guerre de basse intensité met à nu sa véritable nature. Sa perpétuation et l’alternance des proxies dont elle se sert n’en font pas du tout une rébellion. Sans cette perception, il pourrait devenir difficile d’y mettre fin. L’indigence sémantique pourrait influencer des narratifs trompeurs et inhibant le potentiel de changement qualitatif. Cette guerre fait partie d’une crise internationale, elle est l’expression d’une foi naïve de certains de ses acteurs pléniers en « la fin de l’histoire ». Elle n’est pas que kongolaise. La métamorphose du roi kongolâtre[3] n’y change rien.
Comment trouver des ressources internes et géopolitiques, géoéconomiques, géostratégiques et technologiques pour y faire face sur le court, moyen et long terme. Telle est la question qui devrait préoccuper les minorités organisées. En effet, les souverainistes minoritaires kongolais ont du pain sur la planche. Ce sont eux qui finiront par changer la donne. Ces minoritaires peuvent de plus en plus apprendre à se démarquer du conditionnement de notre époque en plein basculement. En fait, « notre époque est conditionnée par l’effet de masse. On ne croit plus qu’aux audiences massives, aux foules massives, aux raz de marée électoraux. L’esprit de géomètre l’a emporté sur l’esprit de finesse. On ne recherche plus le caractère, la profondeur de vue- encore moins la vision- (…).[4] Notre époque ne semble pas comprendre que « le nombre ne fait rien à l’affaire » et que « la variable décisive n’est jamais la quantité, c’est la certitude incarnée (par les minoritaires), qui se propage dans un peuple exactement comme la panique en sens inverse.»[5] Ce sont »les petits restes » qui écrivent et font l’histoire.
Dans notre monde en plein basculement, plusieurs grandes puissances impliquées dans la guerre perpétuelle sont en train de connaître leur « dislocation »[6]. Les proxies qu’elles continuent d’instrumentaliser souffrent, comme elles, du piétinement des valeurs religieuses et sociales. Et ensemble, ils déifient le vide. Et la déification du vide (du point de vue des valeurs) peut conduire à la destruction des choses et des humain. Le roi kongolâtre, son parrain Paul, leurs complices kongolais en sont arrivés à ce niveau d’autodestruction et de destruction. Les souverainistes minoritaires sont dans l’obligation d’organiser la veille intellectuelle, sociale, morale, spirituelle et technologique.
Babanya Kabudi
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[1] C. ONANA, Ces tueurs Tutsi. Au coeur de la tragédie congolaise, Paris, Duboiris, 2009.
[2] Lire J. KANKWENDA MBAYA et F. MUKOKA NSENDA (sous la dir.), La République Démocratique du Congo face au complot de balkanisation et d’implosion, Kinshasa, Icredes, 2013.
[4] PH. DE VILLIERS, Résurrection. Le retour de la France éternelle, Paris, Fayard, 2026, p. 339. Dans ce livre, Philippe de Villiers conseille à la France « ressuscitée » d’aller vers les BRICS afin d’entretenir avec eux des liens amicaux.
[5] Ibidem.
[6] Lire E. TODD, La dislocation, Paris, Gallimard, 2026.