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Pour en finir avec la guerre perpétuelle et le viol de l’imaginaire au Kongo-Kinshasa.

Pour en finir avec la guerre perpétuelle et le viol de l’imaginaire au Kongo-Kinshasa.

Pour en finir avec la guerre perpétuelle et le viol de l’imaginaire au Kongo-Kinshasa. 2048 1366 Ingeta

Par Jean-Pierre Mbelu

« La première vertu de la littérature, c’est justement de nous faire connaître des êtres qui viennent d’ailleurs, d’un autre temps, d’un autre pays, d’une autre langue, et de nous les désigner comme des frères. Des frères et des soeurs que nous avons envie d’écouter et de lire, parce qu’ils nous parlent de ce qui est essentiel : l’existence, la mort, le temps, l’amour, la condition humaine. »
– A. MAALOUF

Mise en route

La guerre perpétuelle dont souffre le Kongo-Kinshasa depuis l’échec de la décolonisation jusqu’à ce jour pose profondément la question de l’identité et de l’altérité. Comment le Kongolais et/ou l’Africain est-il perçu par l’autre depuis la nuit des temps ? Comment se perçoit-il ? Comment croit-il que l’autre le perçoit ?

Vouloir se percevoir à partir du miroir tendu par l’autre et comme l’autre voudrait pourrait relever du viol de l’identité et de l’imaginaire. A l’ère du numérique, le souhait aurait était que nous comprenions et vivions de la conviction que « notre véritable identité, aujourd’hui, est planétaire et universelle ; nous sommes les enfants de notre époque, et c’est cela qui détermine ce que nous sommes véritablement. Mais cette vérité, nous préférons la nier, nous préférons occulter notre héritage horizontal (…).[1]» Au coeur de l’Afrique, la guerre nie cet héritage et renvoie aux paradigmes négatifs du passé encore actuels. Comme si savoir que l’altérité fait partie de notre identité ne suffisait pas pour son accueil et le respect de la singularité…Les sciences humaines ayant enseigné la hiérarchisation des êtres humains continuent à marquer les imaginaires.

Avoir constamment présent à l’esprit l’humiliant esclavagisme et le capitalisme dégradant et honteux ayant participé de la descente du Kongo-Kinshasa dans un gouffre sans fond permet de comprendre, partiellement, la désorientation existentielle dont souffrent plusieurs Kongolais(es) depuis plus de six décennies. En nommant ces deux paradigmes de néantisation dans son discours programmatique, Lumumba pointait du doigt deux des maux dont le pays allait souffrir pendant longtemps. L’inconscient collectif kongolais en a pris le coup. L’échec de la décolonisation et la néocolonisation du pays ont favorisé la perpétuation du phénomène « décivilisateur » dans les têtes, les coeurs et les esprits des pans entiers de la population kongolaise.

Viol de l’imaginaire et « sclérocardie »

La désorientation existentielle dont plusieurs Kongolais(es) ont été victimes aurait pu être corrigée si l’assassinat de Lumumba n’était pas venu asséner un coup dur à la quête d’une véritable souveraineté au coeur de l’Afrique. Malheureusement, l’ascension de Mobutu[2] a reconduit, dans les faits, lesdits paradigmes de néantisation et de l’indignité. Et depuis une trentaine d’années, la guerre perpétuelle imposée au Kongo-Kinshasa par les fondés de pouvoir du Capital par le biais de leurs proxies a rendu le phénomène « décivilisateur » encore plus dévastateur. L’ensauvagement d’un nombre important de Kongolais(es) en témoigne. Victimes consentantes et/ ou innocentes d’un imaginaire violé, ils (elles) ont une perception complètement tordue et d’eux-mêmes (d’elles-mêmes) et de l’ autre (esclavagiste, colon et néocolon) au point de sombrer dans l’idolâtrie de la mort et de ceux qui la donnent à leurs compatriotes kongolais et/ou africains.

La guerre perpétuelle dont souffre le Kongo-Kinshasa depuis l’échec de la décolonisation jusqu’à ce jour pose profondément la question de l’identité et de l’altérité. Comment le Kongolais et/ou l’Africain est-il perçu par l’autre depuis la nuit des temps ? Comment se perçoit-il ? Comment croit-il que l’autre le perçoit ?

Ce viol de l’imaginaire exaspère le complexe d’infériorité , le syndrome de Stockholm et du larbin. Des preuves sont constamment données par des prises de position élogieuses à l’endroit des assassins et des « génocidaires » des Kongolais(es) et des « cosmocrates » dont ils dépendent.

Ce viol de l’imaginaire est souvent l’expression de « la sclérocardie », cet « épaississement » du coeur rendant ceux et celles qui en souffrent insensibles à l’esprit de l’intelligence magnifiant le beau, le vrai, le juste et le bon. Cet « épaississement » du coeur les rend rebelles au désir de la vie. Ils n’ont plus qu’une seule option : l’amour de la mort, la thanatophilie : la mort à donner et/ou à recevoir portée par un choix nihiliste.

Un triptyque à interroger et des logiques mortifères permanentes

Assassinat de Lumumba, échec de la décolonisation et néocolonisation du Kongo-Kinshasa constituent un triptyque pouvant être interrogé régulièrement pour comprendre les luttes des résistants, des résilients et des autres survivants kongolais obstinés dans la lutte émancipatrice pour une souveraineté réelle du pays. Ce triptyque, pour être mieux compris, demande un examen attentif de l’anthropologie racialiste l’ayant rendu possible et l’alimentant subrepticement et perpétuellement.

Des assises de refondation portées par une ambitieuse révolution culturelle ayant pour ambition privilégiée de remettre les cerveaux à l’endroit seraient un pas important dans la bonne direction.

Etudiant le totalitarisme soviétique et allemand, Edgar Morin remarque qu’ « au niveau de la barbarie d’intolérance et d’exclusion de l’autre, les deux systèmes, pourtant d’inspiration très différente, finissent par converger.[3]» Ils sont racistes. « Mais pour que l’on puisse véritablement parler de racisme, il faut qu’apparaisse une conception raciale légitimée, validée par l’anthropologie scientifique. Or, il se trouve que la science anthropologique, sans être nazie, a longtemps soutenu que les races étaient qualitativement distincts, affirmant la supériorité de certaines. Je me souviens que dans les manuels de géographie de mon enfance, la race blanche était définie par des qualités éminentes, alors que les « Noirs » étaient présentés comme paresseux et indolents, les « Jaunes » comme habiles et rusés. L’homme blanc chanté par Kipling évoque ce racisme latent. [4]»

En 2007, à Dakar, cette anthropologie et cette géographie de l’enfance d’Edgar Morin ont constitué le soubassement du discours de Nicols Sarkozy, Président de la République français dans un amphithéâtre de l’université Cheikh Anta Diop. (Les Kongolais(es) savent que Nicolas Sarkozy leur avait demandé de partager leurs richesses avec le Rwanda. Est-ce anodin?) Et l’Afrique répondant à ce discours[5] a pu examiner d’autres courants de la pensée occidentale abondant dans le sens de l’anthropologie et de la géographie de l’enfance d’Edgar Morin.

Actuellement, en Afrique et en Occident, des penseurs estiment (encore) que les populations africaines souffrent de « la criminalisation de l’altérité »[6] et que « la guerre est la continuation de l’exploitation capitaliste par d’autres moyens »[7].

Donc, il y a là comme une reconduction permanente des logiques de néantisation et d’indignité ayant conduit au triomphe du triptyque susmentionné, de la désorientation existentielle qu’il a engendrée, du viol de l’imaginaire kongolais, de « la décivilisation » et de « la sclérocardie » qui en sont l’expression. La résilience à toute épreuve, l’éveil des consciences des « minorités averties » et la courageuse résistance des patriotes kongolais face à ces logiques mortifères ont rendu possible sa survie jusqu’à ce jour. Comment passer de la survie à la vie bonne et au bien-vivre ensemble partagé ?

Des assises de refondation portées par une ambitieuse révolution culturelle ayant pour ambition privilégiée de remettre les cerveaux à l’endroit seraient un pas important dans la bonne direction.

Des cerveaux remis à l’endroit et des esprits courbés redressés sont des éléments indispensables à la souveraineté intellectuelle pouvant accompagner les autres (politique, économique,sécuritaire, sociale, environnementale,numérique, etc.) Il s’agit de réarmer l’imaginaire kongolais violé d’une remise en question profonde des anthropologies, des spiritualités et des philosophies réifiantes afin de recréer des humains capables de créativité, d’inventivité et de mémoire vivante et vivifiante.

Des Kongolais(es) ayant abattu ce travail de réinvestissement de l’imaginaire kongolais existent ainsi que leurs publications et/ou vidéos.

Rééduquer sans fausse modestie et hybridation

Rééduquer les Kongolais(es) sans honte et/ou fausse modestie, les inciter à réformer leurs esprits et leur perception tordue et d’eux-mêmes et de l’autre, cela est l’un des défis majeurs à relever autour des questions du genre : « Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où en sommes-nous ? Où allons-nous ? Avec qui ? Pourquoi ? Comment ? » Il n’est plus compréhensible qu’un pays où les diplômés d’université se comptent par millions célèbre le culte de la mort, adore les assassins et « les génocidaires », fait l’éloge de l’impunité dans le chef de plusieurs de ses filles et fils !

Engager une révolution culturelle centrée sur la souveraineté intellectuelle ne suffirait pas si elle n’est pas le fait d’un nombre suffisamment important de pays africains volontaristes. Une reliance avec les pays africains engagés dans la même dynamique serait souhaitable.

Engager une révolution culturelle centrée sur la souveraineté intellectuelle ne suffirait pas si elle n’est pas le fait d’un nombre suffisamment important de pays africains volontaristes. Une reliance avec les pays africains engagés dans la même dynamique serait souhaitable. Elle s’étendrait au Sud global déployant des efforts soutenus afin réinventer le monde. Elle prendrait appui sur « la philosophie pratique de la pluralité » soucieuse de battre en brèche les forces de la mort tapies dans toutes les cultures moyennant une confrontation dialogique de leurs jeux de langage comme l’enseigne Wittgenstein. Une confrontation dialogique pouvant aboutir à une harmonie conflictuelle porteuse des futurs échanges.

Cette révolution culturelle kongolaise s’intéresserait aux forces humanistes convaincues au Nord du monde que « le temps est venu de changer de civilisation » et accordant une importance singulière à l’hybridation favorable à la complexité. « Une complexité de soi et une complexité du monde, sources de décloisenement des consciences, de conjuration des peurs, de confrontation des idéaux, d’hybridation des imaginaires, et grâce auxquelles une espérance cultivée dans la fraternité, de solidarité et l’exhaussemment de sens, peut ressusciter.[8]»

Oui. Il y a encore, au Nord du monde, des forces humanistes conjuguant le verbe « résister »[9] au présent et au futur et croyant fermement qu’une « fraternité mondiale de la nuit » est possible, que « les murs les plus puissants tombent par leurs fissures »[10] et qu’habiter ensemble « la Terre patrie » est un défi individuel et collectif à relever loin de la pression des réseaux sociaux, esclaves de la dictature de l’immédiateté.

Trouver ses issues possibles sans exclure le pire

Donc, rompre avec la guerre perpétuelle et le viol de l’imaginaire dont souffre cruellement le Kongo-Kinshasa implique plusieurs niveaux d’engagement : local, national et international. L’imbrication de ces différents niveaux de lutte,de forges des têtes, des coeurs et des esprits appelle des approches tenant compte de la complexité des issues à trouver sur le court, moyen et long terme en comptant sur soi et sur toutes les forces humanistes et humanisantes soucieuses du « changement de civilisation », de « la recivilisation » et la réinvention du monde commun. Cela, sans aucune naïveté. Car le pire reste toujours possible. Telle est l’immense tâche à laquelle pourraient se livrer des éventuelles assises de refondation au coeur de l’Afrique.

 

Babanya Kabudi


[1] A. MAALOUF & E. FOTTORINO, La Fraternité, Paris, Michel Lafont, 2026, p. 28.

[2] Lire J. CHOME, L’ascension de Mobutu. Du sergent Joseph Désiré au général Sese Seko, Bruxelles, Complexe, 1994.

[3] E. MORIN, Culture et barbarie européennes, Paris, Bayard, 2005, p. 80.

[4] Ibidem, p. 81.

[5] Lire M. GASSAMA (Sous la dir.), L’Afrique répond à Sarkozy. Contre le discours de Dakar, Paris, Philippe Rey, 2008.

[6] De la migration à la criminalisation de l’altérité : de qui ces nazi-eurocrates se moquent-ils ? – Réseau International

[7] La guerre est la continuation de l’exploitation capitaliste par d’autres moyens – Réseau International

[8] E. MORIN, Le temps est venu de changer de civilisation. Dialogue avec Denis Lafay, Paris, L’aube, 2017, p. 7-8.

[9] Lire S. SAQUE, Résister, Paris, Payot, 2024.

[10] Lire J. ZIEGLER, Les murs les plus puissants tombent par leurs fissures. Dialogue avec Deny Lafay, Paris, L’Aube, 2018.

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