Par Bénédicte Kumbi Ndjoko
J’ai pris le temps d’écouter l’échange qui vaut aujourd’hui à la journaliste Paulette Kimuntu d’être accusée de tribalisme. Et je suis assez frappée par la facilité avec laquelle, dans notre société, le simple fait de poser la question du tribalisme suffit désormais à vous faire traiter de tribaliste.
Or parler du tribalisme n’est pas faire du tribalisme. Nommer un phénomène qui traverse profondément la société congolaise n’est pas le créer. L’interroger n’est pas l’encourager. Et demander à quelqu’un de rendre compte de ses raisonnements, de ses généralisations ou de ses contradictions, c’est précisément le travail d’une journaliste.
Dans cet échange, Paulette questionne, relance, contredit, demande des précisions. Elle ne récite pas le discours de son invité et ne se confond pas avec lui. On peut discuter de la manière dont telle ou telle question a été posée, considérer qu’elle aurait dû interrompre davantage son interlocuteur ou le recadrer plus fermement dans sa lecture ethnopolitique du Congo. C’est parfaitement légitime. Mais cela relève de la critique journalistique. Cela ne suffit pas à transformer une journaliste en tribaliste.
Questionner le mécanisme du tribalisme
Il y a surtout quelque chose qui me paraît profondément problématique dans la réaction qu’elle suscite.
J’ai moi-même constaté, en lisant les commentaires, pour ne pas dire insultes, qui lui sont souvent adressés depuis un certain temps, qu’une part importante des attaques qu’elle reçoit provient de personnes qui se présentent elles-mêmes comme luba ou prennent explicitement la défense de cette communauté. Je précise immédiatement les choses : il ne s’agit évidemment pas de dire « les Baluba ». Il ne s’agit ni de généraliser ni d’attribuer le comportement de certains individus à tout un peuple. Ce serait précisément reproduire ce que l’on prétend dénoncer.
Le tribalisme ne se reconnaît pas seulement lorsque quelqu’un dit explicitement : « Je déteste telle communauté. » Il se manifeste aussi dans les critères que l’on applique différemment selon l’origine de celui qui parle, dans ce que l’on excuse chez les siens et condamne chez les autres, dans les solidarités automatiques, dans les indignations sélectives, dans la manière dont l’identité communautaire finit par déterminer notre appréciation d’un fait politique. C’est précisément parce que le Congo souffre de ces mécanismes que nous devons être capables d’en parler.
Mais l’absence de généralisation ne doit pas davantage nous interdire d’observer un phénomène lorsqu’il existe. Ce qui m’intéresse ici, c’est le raisonnement : dès que Paulette interroge certains comportements, certaines solidarités communautaires ou certaines expressions de tribalisme, la réponse n’est plus de discuter du fond de ce qu’elle dit. On lui répond qu’elle est elle-même tribaliste parce qu’elle ose poser la question. C’est extrêmement commode.
Car avec un tel raisonnement, le tribalisme devient pratiquement impossible à dénoncer, celui qui le nomme devient immédiatement le coupable. Celui qui décrit un mécanisme est accusé d’avoir créé le mécanisme. Et pendant que tout le monde se dispute pour savoir si l’on avait le droit de prononcer le mot, personne ne regarde les comportements concrets, les discours, les insultes, les exclusions ou les doubles standards auxquels ce mot renvoie.
Or le tribalisme ne se reconnaît pas seulement lorsque quelqu’un dit explicitement : « Je déteste telle communauté. » Il se manifeste aussi dans les critères que l’on applique différemment selon l’origine de celui qui parle, dans ce que l’on excuse chez les siens et condamne chez les autres, dans les solidarités automatiques, dans les indignations sélectives, dans la manière dont l’identité communautaire finit par déterminer notre appréciation d’un fait politique. C’est précisément parce que le Congo souffre de ces mécanismes que nous devons être capables d’en parler.
Disqualifier la femme
Et puis, comme si l’accusation de tribalisme ne suffisait pas, on est maintenant passé à quelque chose d’encore plus révélateur, la rumeur selon laquelle Paulette aurait cette attitude parce qu’elle aurait autrefois aimé un Kasaïen qui l’aurait abandonnée. Il faut mesurer la misogynie contenue dans une telle explication. Une femme formule une analyse politique ? Il faudrait chercher l’homme qui l’aurait blessée.
Le tribalisme existe dans notre société. Il doit pouvoir être nommé, étudié, interrogé et combattu. Et ceux qui choisissent d’ouvrir cette discussion ne doivent pas être automatiquement transformés en accusés simplement parce que le miroir qu’ils tendent nous déplaît.
Une femme dérange ? C’est nécessairement qu’elle est frustrée sentimentalement. Une femme tient tête, argumente, interroge et refuse de se laisser intimider ? Il faut donc inventer une histoire d’amour pour expliquer ce que son intelligence, ses convictions et son jugement suffisent pourtant parfaitement à expliquer?
C’est une manière extraordinairement vieille de disqualifier les femmes, de leur retirer toute autonomie intellectuelle et ramener leurs positions publiques à leur vie sentimentale supposée.
Comme si une femme ne pouvait pas penser seule.
Comme si elle ne pouvait pas observer la société congolaise et tirer ses propres conclusions.
Comme si derrière toute femme qui dérangeait devait nécessairement se cacher un homme.
Je trouve cela profondément méprisant, rétrograde.
Et peut-être est-ce finalement cela qui dérange tant chez Paulette Kimuntu : une femme intelligente, indépendante, droite dans ses bottes, qui pose des questions inconfortables et qui ne demande la permission à personne pour les poser. On peut être en désaccord avec elle. On peut critiquer ses analyses. On peut contester ses questions. C’est le débat public. Mais lui inventer une histoire sentimentale pour expliquer ses positions, l’insulter ou chercher à la diminuer, l’intimider parce qu’elle parle du tribalisme n’est pas un argument. Le Congo ne progressera pas en décrétant tabous les problèmes qui nous dérangent.
Le tribalisme existe dans notre société. Il doit pouvoir être nommé, étudié, interrogé et combattu. Et ceux qui choisissent d’ouvrir cette discussion ne doivent pas être automatiquement transformés en accusés simplement parce que le miroir qu’ils tendent nous déplaît. Et la cerise sur le gâteau, c’est M. Bosembe qui la convoque. Faire preuve de tant de larbinisme est criminel.
BK Kumbi