Par Mufoncol Tshiyoyo
Le silence est parfois une complicité. Je ne peux pas rester muet face à ce qui s’est passé avant-hier à Washington au nom de « citoyens congolais ». Ce qui s’y est dit, et plus encore ce qui s’y est scandé, appelle une clarification sur l’avenir et la souveraineté de notre nation, le Congo.
Il est temps de cesser de se gêner quand on parle du Congo, d’arrêter de se justifier tout le temps alors que des messes noires sont organisées sur le dos du pays et lui font peser de sérieuses menaces. Des « citoyens congolais » ont marché avant-hier à Washington. Le droit de manifester n’est pas en cause. Ce qui l’est, c’est ce que cette marche révèle. Un nom, selon plusieurs échos concordants, s’y est imposé comme un refrain : Minembwe. Ce choix n’est pas anodin.
Les mêmes circuits de validation étrangers
Le discours tenu à Washington opère un resserrement : une localité devient le centre de gravité. Ceci n’est pas une maladresse, c’est une orientation. En politique, nommer revient à hiérarchiser. Isoler Minembwe dans ce contexte précis, c’est introduire une priorisation implicite au sein du territoire et substituer une logique singulière à la cohésion nationale. Ce décentrement de l’intérêt général est clair et nous le percevons comme tel.
Les acteurs du « pouvoir », comme ceux dits de l’opposition, tendent, malgré leurs prétendues divergences affichées, à inscrire leurs démarches dans les mêmes circuits de validation étrangers. Si leurs antagonismes demeurent visibles, leurs dépendances, elles, convergent. Et c’est là une leçon dont il faudra se souvenir.
Plus révélateur encore est le lieu où les « marcheurs » ont décidé de tenir leurs propos. La marche n’a pas eu lieu à Kinshasa, ni à Goma, ni à Bukavu. Mais à Washington. Le choix n’est pas neutre. Il inscrit le discours dans une géographie de la soumission, où le centre de gravité des décisions est perçu comme nécessairement extérieur. Parler du Congo depuis les centres de décision « occidentaux » pour y formuler des priorités nationales revient à externaliser, consciemment ou non, le lieu de légitimation.
Ce geste ne relève d’aucun camp en particulier. Il traverse l’ensemble des pratiques politiques contemporaines : les acteurs du « pouvoir », comme ceux dits de l’opposition, tendent, malgré leurs prétendues divergences affichées, à inscrire leurs démarches dans les mêmes circuits de validation étrangers. Si leurs antagonismes demeurent visibles, leurs dépendances, elles, convergent. Et c’est là une leçon dont il faudra se souvenir. Dans ce cadre, on ne peut pas invoquer l’échéance de 2028 comme un horizon démocratique si, dans les faits, les arbitrages se cherchent ailleurs. À quoi bon le « vote » si l’adoubement dépend d’un quitus étranger ?
Morceler le Congo…
Une question demeure que les marcheurs de Washington préfèrent occulter. Que se passera-t-il si la « puissance » sollicitée ne répond pas aux attentes qui lui sont adressées ? Toute tentative d’imposer au Congo une solution formulée sans lui, et parfois contre lui, finira par se briser contre le mur du réel. On ne décide pas durablement du sort d’un peuple en son absence. Hier, oui, mais pas aujourd’hui dans un monde en pleine mutation. En plus, que feront ces marcheurs lorsque l’Empire choisi est occupé ailleurs ? Se tourneront-ils vers Berlin, Paris ou Pékin ? Prendront-ils le relais ? L’itinéraire de la dépendance change de capitale au gré des équilibres mondiaux, mais jamais il ne change de posture: celle de solliciteur.
Morceler le Congo dans les esprits avant de le morceler sur les cartes. Voilà l’opération que réclame toute entreprise impériale, et à laquelle certains des « nôtres » prêtent aujourd’hui leur voix. Le jour où ce centre de gravité se déplacera, ceux qui auront misé sur lui devront trouver un autre patronage alors que nous, nous resterons congolais et au Congo.
Encore faut-il éviter de se tromper sur la nature de l’empire. L’Amérique lutte aujourd’hui pour préserver une influence mondiale déclinante, et les empires qui se croyaient éternels découvrent, les uns après les autres, leur mortalité. Bien que leur devise ancienne n’ait pas changé: divide et impera, diviser pour régner. C’est précisément cette logique que servent, consciemment ou non, ceux qui mettent une localité au-dessus de la nation. Morceler le Congo dans les esprits avant de le morceler sur les cartes. Voilà l’opération que réclame toute entreprise impériale, et à laquelle certains des « nôtres » prêtent aujourd’hui leur voix. Le jour où ce centre de gravité se déplacera, ceux qui auront misé sur lui devront trouver un autre patronage alors que nous, nous resterons congolais et au Congo. Puisque nous n’avons qu’un pays, qu’un peuple, qu’un sol.
De nos jours, la peur, comme instrument politique, a changé de camp. Les équilibres internationaux basculent, et avec eux la capacité d’intimidation des anciennes puissances. La question n’est plus de savoir qui fait peur, mais qui décide réellement. Et où. Un espace politique ne peut pas prétendre à la souveraineté si ses priorités restent dictées de l’extérieur.
Récuser cette pitié
À celle-ci s’en ajoute une autre, tout aussi décisive. Le rapport que le monde extérieur entretient avec le Congo depuis trois décennies s’est largement construit sur le registre de la compassion. Or, la pitié est une relation asymétrique. Elle suppose un sujet qui regarde et un objet qui souffre. Les campagnes humanitaires et les rapports comptabilisant nos morts ont coexisté avec la guerre imposée, sans jamais l’arrêter. Le constat est alors sans appel. La pitié du monde n’a pas sauvé un seul village à l’est. Elle a même servi d’alibi, en donnant l’illusion qu’il se passait quelque chose là où rien n’était entrepris.
Nous refusons que le monde continue d’avoir pitié de nous et du Congo. Récuser cette pitié, c’est refuser que la souffrance soit notre seule identité. Un peuple qu’on plaint est un peuple qu’on n’écoute pas. On entend ses cris, pas ses arguments. Il faut donc choisir.
Aujourd’hui, nous refusons que le monde continue d’avoir pitié de nous et du Congo. Récuser cette pitié, c’est refuser que la souffrance soit notre seule identité. Un peuple qu’on plaint est un peuple qu’on n’écoute pas. On entend ses cris, pas ses arguments. Il faut donc choisir. Et nous choisissons d’être des sujets politiques, non des victimes. C’est là toute la différence entre Frantz Fanon et une ONG.
Le Congo ne se dépèce pas sur des cartes à Washington. Notre nation se vit et se défend sur chaque centimètre de son sol. Nous ne courbons plus l’échine. Nous faisons front. Et 2028, qui s’annonce dès aujourd’hui, ne sera pas le sacre d’un nouveau protégé, mais l’affirmation de notre volonté d’exister comme un peuple, comme un tout indivisible. Alors, plus jamais de commis à la tête du Congo, et plus jamais de procuration.
Likambo oyo eza likambo ya mabele… Cette affaire est une affaire de terre, de notre terre, celle de nos aïeux.
Mufoncol Tshiyoyo,
M.T., un homme libre.