Par Mufoncol Tshiyoyo
Le débat sur les Banyamulenge est un faux débat, ou plutôt un débat volontairement déplacé. Un véritable débat piège. On nous entraîne vers l’histoire, vers des querelles de dates, vers la Constitution et vers d’interminables discussions sur l’identité, alors que la question décisive est strictement politique.
À la Conférence nationale souveraine (CNS, la commission Vangu), nous évoquions les « populations d’origine rwandaise » auxquelles le Congo avait accordé la nationalité. Les mots avaient leur importance. Ils permettaient de distinguer l’origine historique des populations, leur statut juridique et leur appartenance à l’État congolais.
Le fait « Banyamulenge »
La nationalité est une décision de l’État. Elle relève du droit et de la souveraineté congolaise. Elle peut être accordée, reconnue, réglementée ou contestée selon les lois du pays. Cependant, elle ne crée pas nécessairement, à elle seule, une nouvelle ethnie congolaise.
La nationalité est une décision de l’État. Elle relève du droit et de la souveraineté congolaise. Elle peut être accordée, reconnue, réglementée ou contestée selon les lois du pays. Cependant, elle ne crée pas nécessairement, à elle seule, une nouvelle ethnie congolaise.
Le fait « Banyamulenge » est d’une autre nature. Il ne s’est présenté au Congo ni comme une question de nationalité ni comme la désignation courante d’une population. Il a surgi dans un contexte de guerre, d’invasions, d’interventions étrangères et de recomposition violente du pouvoir congolais. Il est donc aussi, et peut-être d’abord, le résultat d’un rapport de force. Voyez-vous, ce ne sont pas seulement les Banyamulenge qui se sont eux-mêmes définis, mais les armes ont dicté leur loi à leur place.
Dès lors, les véritables questions ne sont plus uniquement : qui sont-ils, depuis quand sont-ils là et que racontent-ils de leur propre histoire ? Demandons-nous plutôt d’où ils s’expriment ? Depuis quelle plateforme de puissance ? Au nom de qui ? Avec quels soutiens ? Par quels moyens le refrain entonné s’est-il ancré dans toute une nation ?
De plus, d’où viennent les armes ? Qui les fournit ? Qui les finance ? Qui protège ceux qui les utilisent ? Qui transforme une revendication particulière en question nationale, régionale et internationale ? Et pourquoi les Congolais seraient-ils sommés d’accepter comme vérité historique incontestable ce qui leur a d’abord été présenté sous la protection des forces armées ?
Lorsqu’un porte-parole évoque les « décideurs du monde », il révèle peut-être, volontairement ou non, le véritable lieu d’où cette parole est émise. Est-ce encore les Banyamulenge qui s’expriment, ou bien certains décideurs du monde qui dictent leur discours par leur bouche ? S’agit-il d’une population qui expose librement sa situation au Congo, ou de puissances extérieures qui utilisent cette population pour faire accepter aux Congolais, par les armes, une réalité politique déjà préparée sous d’autres cieux ?
Il faut également s’arrêter sur le mot employé. Les Banyamulenge se définissent eux-mêmes comme une « communauté », alors que les termes historiquement employés au Congo sont plutôt « tribu », « ethnie » ou «peuple». Cette différence lexicale mérite d’être interrogée. Que signifie ici « communauté » ? Une communauté constituée quand, sur quelle base historique, autour de quelle langue, sur quel territoire et reconnue par quelle autorité ? Le mot permet-il de regrouper, sous une même appellation, des populations, des trajectoires et des périodes d’installation différentes ? Ou bien, sert-il à contourner les questions que soulèverait la revendication explicite d’une identité ethnique congolaise ?
Distinguer 3 réalités
Une population peut se donner le nom qu’elle souhaite. Mais l’autodésignation d’un groupe ne suffit pas à produire, pour toute une nation, une vérité historique, juridique et politique obligatoire. Elle ne peut pas davantage interdire au Congo d’examiner les conditions dans lesquelles cette appellation est apparue, s’est transformée et a fini par prévaloir.
Il faut donc distinguer trois réalités que l’on cherche constamment à confondre : la présence au Congo de populations d’origine rwandaise ; l’octroi ou la reconnaissance de la nationalité congolaise à certaines de ces populations ; et la transformation du nom « Banyamulenge » en identité politique collective imposée dans un contexte de guerre.
Il faut donc distinguer trois réalités que l’on cherche constamment à confondre : la présence au Congo de populations d’origine rwandaise ; l’octroi ou la reconnaissance de la nationalité congolaise à certaines de ces populations ; et la transformation du nom « Banyamulenge » en identité politique collective imposée dans un contexte de guerre.
Reconnaître la première réalité n’oblige pas à accepter sans examen toutes les conséquences politiques tirées de la troisième. Accorder la nationalité à des personnes ne signifie pas que l’État abandonne son pouvoir de déterminer souverainement la composition historique, juridique et politique de la nation. La protection des individus et de leurs droits ne doit pas entraîner la capitulation intellectuelle de l’État congolais.
Ce n’est donc ni la Constitution récitée comme un mantra ni un quelconque dialogue qui réglera la question. La Constitution définit le cadre juridique de l’État. Cependant, elle ne dispense pas l’homme politique de comprendre le rapport de force qui engendre le problème. Quant au dialogue, il devient une diversion lorsqu’il met artificiellement sur un pied d’égalité une société sommée de se justifier et des pions dont les prétentions sont soutenues par des armes, des États mercenaires voisins et des puissances internationales.
Renouvin et Duroselle (Introduction à l’histoire des relations internationales, 1991) montrent que les relations internationales ne sont pas déterminées par les seuls textes. Elles dépendent des forces profondes, mais aussi des facteurs humains : la personnalité des dirigeants, leur perception des événements, leur volonté, leur caractère et leur capacité décisionnelle.
L’absence d’un Etat puissant
C’est donc à l’homme politique congolais qu’il appartient de trancher sur le plan politique. Il ne doit pas se cacher derrière la Constitution pour éviter d’assumer sa responsabilité. Il doit regarder d’où s’expriment les autres, au nom de qui ils s’énoncent, avec quels moyens et dans quel but. Il doit distinguer les populations civiles, dont les droits doivent être protégés, des organisations armées, des stratégies régionales et des entreprises géopolitiques qui prétendent agir en leur nom.
C’est l’absence d’un État puissant, et on ne cessera de le souligner, qui permet aux autres de statuer sur le Congo, de trancher sur le Congo et d’agir à la place du Congo. Là où l’État congolais se tait par complaisance, s’affirment les groupes armés. Là où il hésite, décident les États voisins. Là où il renonce à nommer, les puissances extérieures dictent leurs mots, leurs catégories et leurs solutions.
Les Congolais ne doivent éprouver aucune honte à poser ces questions. Les poser ne signifie pas nier l’existence de personnes, persécuter une population ou refuser des droits légitimes. Cela signifie refuser qu’une construction politique appuyée par les armes soit soustraite à toute interrogation sous prétexte qu’elle aurait été transformée en question identitaire.
Si le sujet inquiète autant la société congolaise, c’est parce qu’il ne lui est pas présenté par un État congolais fort, souverain et digne de confiance. Il lui revient périodiquement à travers la guerre, l’agression, les déplacements de populations, les injonctions diplomatiques et les déclarations des prétendus « décideurs du monde ».
Par ailleurs, c’est l’absence d’un État puissant, et on ne cessera de le souligner, qui permet aux autres de statuer sur le Congo, de trancher sur le Congo et d’agir à la place du Congo. Là où l’État congolais se tait par complaisance, s’affirment les groupes armés. Là où il hésite, décident les États voisins. Là où il renonce à nommer, les puissances extérieures dictent leurs mots, leurs catégories et leurs solutions. Rappelons ce que Ratzel écrivait : « L’histoire d’un État est toujours en même temps une partie de l’histoire des États voisins. »
Faux débat, débat piège
Si le Congo exprimait sa propre voix souverainement, la question ne susciterait pas la même inquiétude au sein de la société. Elle serait examinée comme une question intérieure, conformément aux faits établis par les institutions congolaises, aux lois congolaises et dans le respect des droits de chaque personne.
Le véritable scandale n’est pas qu’une population s’exprime. Le scandale, c’est que des puissances étrangères, des armées et des « décideurs du monde » puissent se faire entendre par sa bouche et, ensuite, décréter au Congo leur parole comme une vérité que les Congolais n’auraient même plus le droit d’interroger.
Le Congo protégerait les individus, établirait les faits historiques, déterminerait la nationalité et combattrait les organisations armées sans accepter que celles-ci se confondent avec les populations qu’elles prétendent représenter. Puisque le véritable scandale n’est pas qu’une population s’exprime. Le scandale, c’est que des puissances étrangères, des armées et des « décideurs du monde » puissent se faire entendre par sa bouche et, ensuite, décréter au Congo leur parole comme une vérité que les Congolais n’auraient même plus le droit d’interroger.
Ce faux débat est en réalité un débat piège, et ce piège remplit au moins deux fonctions dont il faut prendre la mesure. Première fonction : la diversion de l’agenda national, À l’heure où le Congo devrait faire bloc comme un seul homme, parler d’une seule voix, pour lui-même et pour lui-même, les Congolais tombent dans le piège de se focaliser sur les Banyamulenge. Ainsi, ils inscrivent à l’ordre du jour national une question qui, posée en ces termes, ne devrait même pas s’y trouver. Chaque heure consacrée à ce débat identitaire est une heure soustraite aux urgences de la nation : Goma, Bukavu, les villes tombées, les administrations parallèles installées à l’Est, les populations aujourd’hui déplacées. L’agenda se poursuit, mais ce n’est plus l’agenda du Congo : c’est celui qu’on lui a substitué.
Seconde fonction : la légitimation des acteurs de seconde zone. Plus discrète encore, cette polémique permet aux revendicateurs de continuer d’exister comme sujet politique et de démontrer à leurs parrains qu’ils occupent le terrain — pas seulement le terrain militaire, mais également l’espace de la conversation congolaise elle-même. Tant que le Congo discute d’eux, ils prouvent qu’ils comptent. Et à force d’en débattre, on bascule dans la posture des victimes éternelles, un statut qui n’appelle plus de solution, mais seulement de la compassion ou une contestation sans fin.
Un diagnostic qui appelle un traitement
Mais constater ce scandale ne suffit pas à le défaire. Dire que le rapport de force est aujourd’hui défavorable au Congo n’est pas un constat qui autorise la résignation ; c’est un diagnostic qui appelle un traitement. Les forces profondes qu’analysent Renouvin et Duroselle ne sont jamais un verdict : elles sont une donnée que l’homme d’État a la charge de retourner, ou de laisser faire son œuvre contre lui lorsqu’il choisit de s’y soumettre. Renouvin : « Les lois qu’ils prétendaient établir à l’usage des hommes d’État ne peuvent pas s’appliquer à toutes les situations, car il arrive qu’une personnalité puissante change le cours des événements » (1991 : 26)
Ce renversement ne se décrète pas par la seule fermeté du langage, si nécessaire soit-elle. Il se bâtit. Il suppose, enfin, la patience d’un État capable de maintenir son cap dans la durée, là où l’adversaire mise précisément sur l’épuisement du Congo. Ce n’est qu’à ce prix — la reconquête du récit national conjointe à la reconquête des moyens — que le Congo pourra un jour se délibérer sur son propre destin à armes égales. Le pays cessera alors de s’illusionner sur son autonomie lorsqu’il ne fait, en réalité, que rectifier des conclusions déjà écrites ailleurs.
Seul un Congo redevenu maître de sa force, de son vocabulaire et de sa décision pourra rendre aux personnes leurs droits, aux faits leur vérité et à la politique congolaise sa souveraineté. Likambo oyo eza likambo ya mabele.
Mufoncol Tshiyoyo, M.T., Un homme libre
CEO et executive manager, Think tank La Libération par la perception (Lp)