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L’Empire et la fin des illusions en Iran

L’Empire et la fin des illusions en Iran

L’Empire et la fin des illusions en Iran 1536 864 Ingeta

Par Mufoncol Tshiyoyo

De Mearsheimer à Kagan, en passant par Walt et Sachs , l’Amérique elle-même prononce sa défaite, faut-il encore attendre Washington pour oser la nommer ?

Le verdict est tombé, et il vient de l’intérieur. Robert Kagan, le pape de la pensée impériale américaine, signe dans The Atlantic un article au titre sans équivoque : « Checkmate in Iran ». Échec et mat.

L’effondrement d’un dogme

Auparavant, trois éminents universitaires américains, John Mearsheimer, Stephen Walt et Jeffrey Sachs, l’avaient prédit. Aujourd’hui, c’est Kagan qui paraphe l’acte de faillite. Dès lors, une question brûlante pèse sur toutes les lèvres, et je la pose franchement : fallait-il donc toujours attendre l’aveu de Washington pour oser nommer la réalité ? Nous assistons à l’effondrement d’un dogme.

Fallait-il donc toujours attendre l’aveu de Washington pour oser nommer la réalité ? Nous assistons à l’effondrement d’un dogme.

Personnellement, j’attendais ce moment. J’attendais que quelqu’un de cette envergure, un pur produit de la machine intellectuelle américaine, se prononce enfin sur l’échec cuisant de ce que l’Amérique de Donald Trump a tenté d’accomplir en Iran. Car Robert Kagan n’est pas un observateur neutre. Après Brzezinski , alias ZB, et Kissinger, Kagan demeure l’un des théoriciens les plus écoutés de cette « Amérique indispensable ».

Et il faut prendre la mesure de qui parle. Robert Kagan n’est pas un éditorialiste solitaire ; c’est le porte-parole d’une véritable aristocratie néoconservatrice. C’est ainsi qu’on la désigne dans la presse américaine elle-même. C’est le fils de Donald Kagan, historien de la guerre du Péloponnèse à Yale et idéologue patriarche du clan ; le frère aîné de Frederick Kagan, l’un des architectes du « surge » irakien depuis l’American Enterprise Institute. C’est l’époux de Victoria Nuland, ancienne secrétaire d’État adjointe, celle qui a lancé le fameux « Fuck the EU », à qui les journalistes américains attribuent l’organisation du coup d’État de Maïdan en Ukraine et le déclenchement de la nouvelle guerre froide avec Moscou. Son frère Frederick est marié à Kimberly Kagan, qui dirige son propre think tank, l’Institute for the Study of War, financé par General Dynamics, Northrop Grumman et d’autres géants de l’armement.

Le journaliste Robert Parry, aujourd’hui décédé, avait résumé cette famille d’une formule cinglante : « une véritable entreprise familiale de guerre perpétuelle ». Pendant que Nuland, depuis le Département d’État, allumait les feux, Robert, depuis les tribunes du Washington Post, exigeait du Congrès qu’il achète davantage d’armes pour les éteindre. Pendant que Frederick et Kimberly théorisaient les « surges » militaires, leurs think tanks recevaient l’argent des fabricants d’armes commandées. Le cycle se boucle sur lui-même.

Kagan n’invente rien

C’est cela, le PNAC (Le projet pour le nouveau siècle américain) en chair et en os. C’est cela, l’aristocratie, qui a incité à l’invasion de l’Irak en 2003, qui a maintenu l’Amérique en Afghanistan, qui a armé l’Ukraine, qui a réclamé pendant vingt ans une intervention en Iran. Et c’est précisément le rejeton aîné de cette dynastie qui, aujourd’hui, écrit « Checkmate ». Quand l’héritier de la maison vient annoncer que la maison brûle, ce n’est plus une opinion. C’est l’acte notarié de faillite, signé par l’héritier en personne.

Quand Kagan parle, le verdict devient officiel. C’est ici que se révèle le paradoxe tragique de notre époque. Il faut l’aveu de l’Empire pour que la critique de l’Empire devienne enfin respectable.

Cependant, ne nous y trompons pas. Kagan n’invente rien. L’homme homologue. Bien avant lui, John Mearsheimer, de l’université de Chicago, évoquait une « défaite humiliante » et un basculement durable de l’ordre international. Stephen Walt, à l’Institut Quincy, disséquait déjà la « débâcle » de Trump et la fin de la primauté américaine. Quant à Jeffrey Sachs, depuis Columbia, il dressait sans détour l’autopsie d’un empire se croyant encore immortel.

Pourtant, tant que ces voix restaient isolées, on les réduisait au rang de dissidents ou de marginaux. On les regardait de haut, on les soupçonnait de complaisance envers Téhéran. Mais quand Kagan parle, le verdict devient officiel. C’est ici que se révèle le paradoxe tragique de notre époque. Il faut l’aveu de l’Empire pour que la critique de l’Empire devienne enfin respectable. Voici comment se forge le consentement à Washington.

Dans son texte, Kagan ne tourne pas autour du pot. Il s’exprime « en américain », avec cette brutalité pragmatique qui caractérise ses pairs : « La défaite dans la confrontation actuelle avec l’Iran sera d’un caractère totalement différent. Elle ne pourra être ni réparée ni ignorée… Le détroit d’Ormuz ne sera plus « ouvert » comme autrefois. Avec le contrôle du détroit, l’Iran émerge comme l’acteur clé de la région… Le conflit a révélé une Amérique peu fiable et incapable de mener à bien ce qu’elle a entrepris. »

Le Congo doit apprendre à se battre seul

Ce que Kagan met sur la table, c’est une rupture systémique. Ni Pearl Harbor, ni le Vietnam, ni l’Afghanistan, ni même l’Irak n’ont porté un coup aussi fatal à la position mondiale des États-Unis. Les défaites passées pouvaient être amorties, retournées, contournées. Celle-ci, non. Elle est centrale, définitive et redessine un monde où Washington ne dicte plus le tempo.

Pendant que l’Empire acte sa propre chute, on s’obstine, au Congo, à attendre un grand frère. On continue d’implorer son secours, de mendier sa protection auprès d’une puissance qui, de l’aveu même de ses penseurs, ne tient plus sa propre maison.

Le miroir que nous tend Kagan me ramène chez nous au Congo. Parce que ce constat ne reste pas suspendu dans le vide. Pendant que l’Empire acte sa propre chute, on s’obstine, au Congo, à attendre un grand frère. On continue d’implorer son secours, de mendier sa protection auprès d’une puissance qui, de l’aveu même de ses penseurs, ne tient plus sa propre maison. Le grand frère, justement, se bat pour lui-même. Il signe son propre échec et mat dans le détroit d’Ormuz.

Alors, que reste-t-il de la posture du petit qui attend ? Si même Kagan écrit que l’Amérique est désormais « unreliable and incapable of finishing what it started » — peu fiable et incapable de finir ce qu’elle a commencé —, à qui s’adresse encore « notre » supplique ? À une puissance qui ne peut plus se sauver elle-même. Je dis : « Pauvre Congo alors que des enfants jouent avec le feu.

Le Congo doit apprendre à se battre seul. Le mot de Kagan n’est pas une victoire morale que nous devrions savourer de loin. C’est un avertissement brutal. Le monde où l’on attendait que Washington décide pour nous est mort sous nos yeux dans le détroit d’Ormuz. Et ceux qui n’auront pas appris à se battre pour eux-mêmes pendant que le grand frère titubait, ceux-là arriveront en retard au monde qui vient.

 

Mufoncol Tshiyoyo, M.T.
CEO du Think Tank « La Libération par la Perception » (Lp)

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