Par Jean-Pierre Mbelu
« Tant que le Congo ne retrouvera pas la capacité de produire lui-même les conditions de production de son propre pouvoir, notamment ses dirigeants, ses oppositions, ses médiations et ses transitions, il demeurera exposé à voir son histoire s’écrire dans des laboratoires qui ne sont pas les siens. »
– Mufoncol Tshiyoyo
Et si la crise dont plusieurs Kongolais(es) parlent était fondamentalement une crise de la pensée ?
Pensée entendue comme lieu où le Kongo pourrait retrouver la capacité de produire lui-même les conditions de la fabrication de son présent et de son à-venir. Pensée entendue comme lieu de la forge des savoirs, de la forge de l’économie de la dignité et de la forge d’une politique rendant les capabilités fonctionnelles comme dirait Felwine Sarr.
Des compatriotes produisent des vidéos
Tenez. Des compatriotes produisent des vidéos. Il y en a dont la profondeur de la pensée développée est d’une insolente beauté. L’un de ces compatriotes vient de lire et d’analyser l’un des derniers rapports des experts de l’ONU sur le rôle du FPR/RDF dans la guerre perpétuelle imposée au pays depuis une trentaine d’années et l’usage qu’il fait des « rebelles » kongolais comme supplétifs. Ce rapport mentionne aussi le rôle de « Joseph Kabila » dans cet imbroglio.
‘Beaucoup de compatriotes vivent au jour le jour. Ils sont, tout le temps, en train de chercher à manger. Ils n’ont pas le temps de lire et de réfléchir’.
L’analyse du compatriote est menée après le séjour de « l’opposition kongolaise » et d’une partie de la société civile à Bujumbura. L’herméneutique du rapport des experts de l’ONU faite par le compatriote le conduit à identifié « les agitateurs » de la scène politique kongolaise aux « idiots utiles » au FPR/RDF de Paul Kagame dans son projet de « balkaniser » le Kongo-Kinshasa. Elle souligne son instrumentalisation d’un groupe de Kongolais pour arriver à ses fins hégémonistes.
Bien que connaissant le rôle de proxy que joue Paul Kagame, après avoir suivi attentivement ce compatriote, je lui pose quelques questions « bêtes ». « Y a-t-il encore au pays, des compatriotes, capables de procéder comme vous venez de le faire ? Lire et analyser un texte avant de soumettre au public des questions qu’il pose et de tirer vos propres conclusions ? » Sa réponse a été plus que claire : « Beaucoup de compatriotes vivent au jour le jour. Ils sont, tout le temps, en train de chercher à manger. Ils n’ont pas le temps de lire et de réfléchir. »
Soit ! « Si cela peut être le lot quotidien des masses populaires, ai-je rétorqué, et les intellos, les profs d’université, que font-ils ? » Voulant avoir un peu plus d’argent, ils enseignent dans plusieurs universités et instituts supérieurs, ils n’ont pas le temps à consacrer à la lecture et à l’analyse des textes, m’a-t-il répondu. Cela étant, il a ajouté une hypothèse. Pour lui, il n’est pas exclu que certains compatriotes qui le suivent depuis tout un temps, qui le félicitent, qui sont d’accord avec ses analyses et qui l’encouragent à persévérer aient été corrompus. S’étant compromis, il ne leur serait pas possible de faire marche arrière.
La fabrique d’un Etat raté
Ces réponses m’ont renvoyé à l’un de mes livres intitulé « La fabrique d’un Etat raté ». Oui. La guerre raciste de prédation et de basse intensité imposée au pays depuis une trentaine d’années avait fini par produire, au coeur de l’Afrique, « un Etat raté ».
Cette incapacitation de l’Etat est l’un des objectifs qualitatifs de cette guerre perpétuelle. Elle l’entretient et annihile la résilience chez un grand nombre de citoyennes et des citoyennes.
C’est-à-dire un Etat qui, après plusieurs années de guerre, devient incapable de répondre aux besoins essentiels de sa population. Donc, cette incapacitation de l’Etat est l’un des objectifs qualitatifs de cette guerre perpétuelle. Elle l’entretient et annihile la résilience chez un grand nombre de citoyennes et des citoyennes. La faim, l’angoisse qu’elle produit, les salaires modiques, la précarité, la course derrière Mammon, la corruption, etc. sont ses objectifs qualitatifs.
Connaître et partager ces objectifs qualitatifs avec le plus grand nombre est important pour le reboostage de la résilience. Il y a plus. Les gouvernants et les minorités éveillées ayant réussi à nommer cette guerre de prédation devraient, comme le soutient Mufoncol Tshiyoyo, produire les conditions de possibilité du pouvoir réel du pays repensant ses différentes forges des savoirs, de l’économie et de la politique. Il y va du passage de « l’Etat raté » à l’Etat réellement souverain, résistant et résilient.
La souveraineté intellectuelle, énergétique et économique
A ce point nommé, la souveraineté intellectuelle est à privilégier. En faire le fondement de toutes les autres devrait être et/ou devenir la priorité des priorités.
Produire ses propres conditions de pouvoir économique, politique, académique, militaire, numérique, sécuritaire, etc. tout en nouant des liens géostratégiques enracinés dans la mémoire du sang et rompant avec les velléités de l’esclavage volontaire pourrait, sur le court, moyen et long terme, aider le Kongo-Kinshasa à effectuer le passage de l’Etat-raté-manqué à un Etat réellement souverain.
« Cette souveraineté intellectuelle suppose des universités performantes, des centres de recherche indépendants, des écoles militaires de haut niveau, des instituts de prospective stratégique, des services statistiques fiables, des médias professionnels, des laboratoires spécialisés en intelligence artificielle, en cybersécurité, en économie, en climat, en santé, en énergie, en géopolitique et en sécurité alimentaire. Aucune puissance moderne ne s’est construite sans investir massivement dans la production du savoir, car le XXIe siècle sera celui de la compétition scientifique autant que militaire.[1]» Elle ne peut s’épanouir qu’en ayant l’indépendance énergétique et la justice sociale comme soubassements.
Oui à la souveraineté intellectuelle. Mais aussi à la souveraineté énergétique et économique. Economie lue, entre autres, comme transformation en espèces sonnantes et trébuchantes de l’énergie. En effet, « l’économie constitue, elle aussi, une première ligne de défense. Aucune armée, aussi courageuse soit-elle, ne peut durablement défendre un État dont l’économie demeure structurellement dépendante, dont l’alimentation dépend de l’extérieur, dont les infrastructures sont insuffisantes, dont les matières premières quittent le territoire sans transformation et dont les finances publiques restent exposées à des décisions prises ailleurs. L’histoire démontre que les grandes puissances reposent toujours sur une base productive solide, car l’industrie, l’énergie, l’agriculture, les technologies, les infrastructures, la finance et plus encore, l’éducation, la recherche et la capacité permanente d’innover, constituent les fondations réelles de la puissance.[2]»
Produire ses propres conditions de pouvoir économique, politique, académique, militaire, numérique, sécuritaire, etc. tout en nouant des liens géostratégiques enracinés dans la mémoire du sang et rompant avec les velléités de l’esclavage volontaire pourrait, sur le court, moyen et long terme, aider le Kongo-Kinshasa à effectuer le passage de l’Etat-raté-manqué à un Etat réellement souverain. Sa forge politique devra être attentive à la tradicratie tout en restant ouverte à l’altérité.
A une tradicratie magnifiant l’autonomisation des collectifs citoyens, le principe de la subsidiarité et le mandat impératif. C’est-à-dire à une tradicratie renversant la pyramide actuelle du pouvoir politique, remettant en question le mode représentatif du pouvoir politique et soucieuse du « peuple d’abord ».
Le Kongo-Kinshasa a besoin du temps
Un pays détruit depuis plusieurs décennies et en guerre perpétuelle comme le Kongo-Kinshasa a besoin du temps et de beaucoup de temps pour se reconstruire. Il a besoin d’indiquer ses priorités. Garantir sa souveraineté intellectuelle, énergétique et économique, cela pourrait participer de sa relève par la pensée dont le contenu pluriel ne devrait pas être neutre.
Le Kongo a besoin du temps pour fabriquer son présent et son à-venir. Il a aussi besoin d’un minimum d’éthique reconstructive et de l’éthique du soin à apporter aux sujets individuels et au « nous »…
Oui. Le Kongo a besoin du temps pour fabriquer son présent et son à-venir. Il a aussi besoin d’un minimum d’éthique reconstructive (dans sa double dimension d’éthique de responsabilité et de réconciliation dans la vérité et dans la justice) et de l’éthique du soin à apporter aux sujets individuels et au « nous » appelés à se mettre debout pour assurer sa grandeur et préserver son serment de liberté.
Besoin du temps. Mais aussi besoin de courage politique populaire et prophétique, de résistance et de résilience dans la lutte pour réformer les esprits individuels et l’esprit collectif de façon qu’ils puissent faire des choix reconstructeurs à meilleur escient et « capitaliser » les méthodes et les stratégies gagnantes sur le temps long. Apprendre à l’école des résistants et des résilients dans ce monde tourné vers la difficile multipolarité pourrait aussi être une priorité.
Félicitations aux Kongolais(es) qui, malgré la guerre perpétuelle, trouvent du temps pour penser le pays et partager le fruit de leurs analyses . C’est vrai. Il y a de plus en plus des minorités pensantes au coeur de l’Afrique et dans la diaspora. Comment réussir leur interconnexion afin qu’il fasse tache d’huile au pays ? Telle est la question… Des assises de refondation les mettant ensemble (au cours et/ou après la guerre?) pourraient proposer la remise du pays sur des voies pensées collectivement. Elles n’auraient rien à voir avec le dialogue pour « le partage équilibré et équitable du pouvoir »…
Babanya Kabudi
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[1] Face à l’Iran, le crépuscule de l’unipolarité – Réseau International
[2] Ibidem. L’auteur souligne.