Par Mufoncol Tshiyoyo
En ce 29 octobre 2026, trente années se sont écoulées depuis que, sur la place Nyawera de Bukavu, des balles assassines ont cru faire taire une voix. En exécutant froidement Monseigneur Christophe Munzihirwa Mwene Ngabo ce jour-là, en 1996, au seuil d’une agression destructrice, les forces de l’occupation et leurs supplétifs de l’AFDL n’ont pas seulement abattu un archevêque. Ils ont tenté de décapiter la conscience d’un peuple.
Aujourd’hui, en cette année du centenaire de sa naissance et du trentième anniversaire de son martyre, l’heure n’est plus aux commémorations passives. Le sang de ce pasteur prophétique n’appartient pas au passé. Nous décidons d’en faire le ciment indélébile du Front du Refus que nous érigeons, ici et maintenant.
Se réclamer de Munzihirwa
Se réclamer de Munzihirwa et du combat qui lui a coûté la vie, c’est d’abord nommer la nature réelle du conflit qui endeuille la terre de nos aïeux. Depuis trois décennies, ce que subit l’Est de la RDC n’est ni une simple crise humanitaire ni une guerre civile. C’est une guerre par des « États mercenaires » (Chomsky), une guerre de domination géopolitique et d’extermination d’un peuple. Elle est orchestrée par des requins en quête de sang frais. Les massacres à répétition, les viols de masse et les déplacements forcés ne sont pas les dommages collatéraux de la guerre. Ils sont les outils planifiés d’un projet de dépeuplement et de balkanisation. Mgr Munzihirwa a été assassiné parce qu’il avait décodé cette machination et qu’il refusait de laisser son peuple être effacé dans le silence du monde.
Aujourd’hui, la couardise s’est parée des habits du populisme. Ensuite, pour s’attirer à bon compte l’attachement d’un peuple meurtri, certains parlent nuit et jour du Rwanda et de Paul Kagame. Ils s’agitent. Ils vocifèrent. Ils désignent du doigt la main qui frappe, alors qu’ils se taisent sur le bras qui la dirige.
Cette imposture sanglante n’est cependant pas propre au Congo. Elle frappe le continent au cœur, partout où des prédateurs organisent la chasse dans l’ombre. Au sujet de son Mali natal, l’écrivaine et militante Aminata Dramane Traoré décrivait avec une lucidité chirurgicale ce même mécanisme de manipulation : « Cette folie est à la mesure d’une guerre qui n’est pas vraiment la nôtre, et qui est surtout troublante par ses zones obscures et ses non-dits, une guerre contre un ennemi si furtif (dont le nom est tu par couardise) qu’il devient invisible (…) Tout cela risque de finir mal pour tout le monde. (Aminata Dramane Traoré, La gloire des imposteurs / lettres sur le Mali et l’Afrique, Paris : Philippe Rey, 2014, p. 103).
Ces zones obscures, ces non-dits et cet ennemi visible mais rendu invisible par couardise, le Congo les connaît trop bien. Mais aujourd’hui, la couardise s’est parée des habits du populisme. Ensuite, pour s’attirer à bon compte l’attachement d’un peuple meurtri, certains parlent nuit et jour du Rwanda et de Paul Kagame. Ils s’agitent. Ils vocifèrent. Ils désignent du doigt la main qui frappe, alors qu’ils se taisent sur le bras qui la dirige.
Ce bras, un ancien ministre français l’avait pourtant désigné dès 1998. Dans Le Retour du Mwami, Bernard Debré écrivait : « Les Américains n’avaient aucun intérêt à ce que les Hutu remportent la victoire ; maintenir la paix aurait signifié aux Tutsi qu’ils ne pouvaient espérer gagner la guerre et qu’on aboutirait de nouveau à des accords du type Arusha. De tout cela, les Tutsi, donc les États-Unis, ne voulaient pas. » (Bernard Debré, 1998 : 131). Il soulignait lui-même la formule. Ce que Debré mettait ainsi en lumière dès 1998, au sujet de l’engrenage qui avait emporté Munzihirwa, nos populistes refusent encore de le dire trente ans après son assassinat.
Ni la peste, ni le choléra
Comme ces visages trop visibles ne sont eux-mêmes que des proxys, des mains d’exécution, des « Kapita médaillés » payés pour tuer du Congolais. Dès lors, où est la cohérence quand ces donneurs de leçons n’ont pas le courage politique de nommer également Yoweri Museveni ? Pourquoi cacher au peuple la responsabilité historique et actuelle de l’Ouganda dans le calvaire du Kivu et de l’Ituri ? Pourquoi masquer la moitié des véritables adversaires ? Qui a peur ? De qui ? Et pourquoi ? Cette sélection des coupables est la preuve ultime de leur imposture. On flatte la colère populaire sans jamais vouloir mettre fin à la guerre, de peur de fâcher les puissances qui, derrière Kigali et Kampala, orchestrent le carnage.
Au Congo, ce ne sera ni la peste ni le choléra. Le Front du Refus rejette l’illusion du moindre mal. Nous refusons de négocier les termes de notre propre soumission.
On veut ainsi nous forcer à choisir notre bourreau, à valider un maître plutôt qu’un autre. Mais la réponse du peuple doit être définitive. Au Congo, ce ne sera ni la peste ni le choléra. Le Front du Refus rejette l’illusion du moindre mal. Nous refusons de négocier les termes de notre propre soumission.
Le moindre mal, le Congo l’a déjà essayé. Au nom du « tout sauf Mobutu », des foules ont applaudi l’AFDL et accueilli par la grande porte les forces d’occupation qui entraient paisiblement dans le pays. Munzihirwa, lui, avait dénoncé l’agression dès ses premiers jours. Il l’a payé de sa vie. D’autres voix, moins écoutées, avertissaient aussi. Avant même l’entrée de l’AFDL à Kinshasa, je dénonçais publiquement son action dans les colonnes du Soft. En janvier 1998, j’y répétais avec un ami : « Arrêtez Kabila aujourd’hui, demain il sera trop tard. » Le « tout sauf Mobutu » a fait le lit de l’AFDL, et l’AFDL, une fois accueillie, a pu se métamorphoser en métastase. Nul ne peut se prévaloir de sa propre turpitude.
Ces mots ont coûté cher à un autre que moi. Le journaliste Albert Bosange Yema, directeur de L’Alarme, publia mon texte sous le titre « Maintenant ou jamais, arrêtez la dictature du président Kabila ». Arrêté en février 1998, maltraité, il fut condamné à un an de prison par la Cour de sûreté de l’État pour des mots qui n’étaient pas les siens, mais les miens. Amnesty International le reconnut prisonnier d’opinion. À sa libération, traqué par la garde présidentielle, il dut se cacher, puis gagna l’exil à Brazzaville, où il mourut.
Vaincre la peur
Depuis, la même mécanique tourne encore. Hier, tout sauf Mobutu. Aujourd’hui, tout excepté celui-ci, tout sauf celui-là. Le premier camp accuse le chef de l’autre d’être un sujet rwandais, après avoir pourtant partagé avec lui les privilèges du pouvoir-os. Le second compte dans ses rangs des hommes arrivés avec l’AFDL, qui se permettent aujourd’hui de menacer les Congolais. Chacun se présente comme le moindre mal face à l’autre. Chacun nous somme de choisir. Mais tous deux descendent, par filiation ou par alliance, de la porte ouverte en 1996. D’autres, opposants supposés, se font spectateurs de ce duel et rêvent de s’en faire les médiateurs. Or, refuser les deux ne consiste pas à arbitrer entre eux. C’est refuser le cadre même qui les a engendrés. Munzihirwa est tombé sous les balles de ceux qui ont franchi cette porte. Aucun de ces camps ne se réclame de lui. Le Front de refus, si.
Vaincre la peur, c’est aussi vaincre la peur de dire toute la vérité. C’est refuser de se laisser bercer par les slogans de politiciens kapitas qui négocient en coulisses l’avenir de la patrie. En tenant sa croix pectorale face aux canons à Nyawera, Munzihirwa a prouvé que la chair peut céder sous les balles, mais que l’esprit de vérité et de résistance demeure invincible.
C’est pourquoi le « camp de la patrie », tel qu’on le chante aujourd’hui, ne peut reposer sur l’acceptation sans inventaire des forces de l’AFDL et de ceux qui les accueillirent. Il ne peut pas être composé de ceux qui vivent de la guerre au lieu de la gagner, et qui se montrent incapables de reprendre le Kivu et l’Ituri. Entre leurs mains, l’Est n’est plus l’enjeu d’un combat, mais un sujet de discours, ressassé de sommet en sommet et d’assemblée en assemblée, alors qu’ils prétendent détenir l’imperium. Ils se croient souverains. Ils ne sont que des podestats.
Voici qu’aujourd’hui, les mêmes parlent de dialogue. Pourquoi faire ? Surtout avec qui ? Le camp de la patrie dialoguerait avec le mal qu’il prétend combattre, sans jamais en nommer le véritable maître. Puisque dialoguer dans ces conditions, c’est avouer que l’on ne peut mettre fin au mal que l’on dit avoir désigné. Un dialogue sans rapport de force n’est pas une paix. C’est une capitulation qui n’ose pas dire son nom. Réfugié à Brazzaville, je refusais déjà de négocier avec Kabila. Sur quelle base, puisque sa conception du pouvoir ne cadrait pas avec celle que nous avions défendue à la Conférence nationale ? Les négociations avec Mobutu avaient connu l’issue que chacun sait. « Nous n’avons plus droit à l’erreur », disais-je alors. Nous ne l’avons toujours pas.
Face à cette entreprise d’extermination et à cette lâcheté politique interne, le grand jésuite de Bukavu nous a laissé un testament d’une puissance absolue. Il invitait les Congolais à vaincre la peur. Reprenant l’audace de l’Évangile face aux tyrans, sa vie entière criait de ne pas craindre ceux qui tuent le corps, mais qui ne peuvent détruire l’âme de la nation. Vaincre la peur, c’est aussi vaincre la peur de dire toute la vérité. C’est refuser de se laisser bercer par les slogans de politiciens kapitas qui négocient en coulisses l’avenir de la patrie. En tenant sa croix pectorale face aux canons à Nyawera, Munzihirwa a prouvé que la chair peut céder sous les balles, mais que l’esprit de vérité et de résistance demeure invincible.
Le front du refus
Le Front de refus naît de cette exigence absolue de clarté, de cette lucidité africaine partagée et d’un refus global, catégorique et inflexible :
– Refus du populisme et du mensonge d’État qui sélectionnent les ennemis selon les opportunités politiques.
– Refus du choix mortifère entre la peste et le choléra : nous n’acceptons aucun compromis avec ceux qui détruisent notre souveraineté.
– Refus de la domination économique et territoriale exercée par les multinationales, les proxys régionaux, qu’ils s’appellent Kagame ou Museveni, les puissances qui les arment et les couvrent, à commencer par Washington, et leurs valets locaux.
– Refus de la terreur et des mécanismes d’armement de la peur. Nous brisons aujourd’hui ces chaînes psychologiques.
Christophe Munzihirwa incarnait le titre de Mwene Ngabo, le fils du peuple. Son assassinat était une déclaration de guerre contre notre existence même. En assumant son héritage, le Front du Refus transforme la douleur en colère légitime et la colère en action organisée. Nous ne demandons plus de justice hypocrite ni de discours lénifiants. Nous désignons le plan de domination dans sa totalité.
Chacun ses héros. D’autres en cherchent, quand ils ne les fabriquent pas, et s’érigent en héros des hommes qu’ils médaillent de leur vivant. Nous autres n’en fabriquons pas. Nous n’avons même pas besoin d’en fabriquer. Les nôtres sont tombés debout, sur le champ de bataille ou face aux canons. Ils ont répandu leur sang sans rien demander en retour, et ce sang irrigue la nation comme la crue du fleuve, qui recouvre la terre puis se retire en lui laissant de quoi se nourrir. Comme la crue, les martyrs reviennent, génération après génération.
Christophe Munzihirwa incarnait le titre de Mwene Ngabo, le fils du peuple. Son assassinat était une déclaration de guerre contre notre existence même. En assumant son héritage, le Front du Refus transforme la douleur en colère légitime et la colère en action organisée. Nous ne demandons plus de justice hypocrite ni de discours lénifiants. Nous désignons le plan de domination dans sa totalité.
Trois décennies plus tard, en ce jour où nous honorons la mémoire de l’archevêque de Bukavu, l’Est de notre patrie subit encore les assauts des parrains et de leurs nouveaux proxys. Que les planificateurs de ces crimes et les illusionnistes politiques le sachent. En abattant le jésuite de Bukavu, vous avez semé une graine d’insoumission que la peur et les discours populistes ne peuvent plus étouffer. La moisson de la liberté est levée. Nous reprenons le bouclier de Mwene Ngabo. Par la mémoire de Munzihirwa, la patrie ne sera ni vendue, ni soumise, ni divisée par le mensonge. Le Front du Refus prend vie en ce jour, et il ne s’arrêtera qu’à la libération totale et définitive du Congo.
Mufoncol Tshiyoyo, M.T., un homme libre
Fondateur du Think tank La Libération par la perception (Lp)
Représentant du Front de refus, Oslo, Norvège