Par Jean-Pierre Mbelu
« Dans les sociétés défaillantes, il y a mille sots pour chaque esprit éclairé, et mille paroles grossières pour chaque mot conscient. La majorité reste toujours ignorante, et l’homme raisonnable est constamment vaincu. Si vous voyez des sujets futiles dominer les discussions dans une société, et les sots occuper le devant de la scène, alors vous êtes en présence d’une société très défaillante. »
– Anton Tchekhov
Mise en route
Habitués aux questions dites d’actualité, plusieurs compatriotes kongolais passent rapidement d’un sujet à un autre. Quitte à y revenir quelques mois et/ou quelques années plus tard pour en refaire des questions d’actualité. Ce va-et-vient est ancré dans un présentisme qui ne dit pas son nom. Il y a plus. La guerre perpétuelle raciste imposée au Kongo-Kinshasa comme produit de l’hégémonie culturelle dominante après la chute du mur de Berlin (et même avant) fut et est encore une guerre d’usure. Cette usure atteint tous les niveaux de l’organisation sociétale. Les têtes et les coeurs des Kongolais(es) compris. Plusieurs « ingénieurs du chaos » dont le pays regorge aujourd’hui en sont des victimes ou conscientes, ou ignorantes, cupides et/ou consentantes. Au nom de l’argent. Ils sont aussi les produits d’une culture tendant à effacer la leur du bomoto.
Néanmoins, dans leur diversité, ‘ils posent certaines questions nécessitant une bonne connaissance de la cyberculture et une analyse critique du manque et du désir. Y apporter, tant soit peu, des réponses individuelles, collectives et structurantes est l’ambition de cet essai au moment où les réseaux sociaux kongolais font l’expérience de quelques troupes digitales malveillantes.
Deux livres
En 2018, attentif à cette question des conséquences nocives de l’hégémonie culturelle dominante sur le temps long et faisant allusion à la fin de l’aventure de l’une des marionnettes impliquée dans cette guerre, j’ai publié un livre intitulé « Demain, après Kabila »; et le sous-tire « remettre les cerveaux à l’endroit. Reconquérir notre dignité et nos terres. Réinventer le Congo-Kinshasa » en disait long sur la guérison des coeurs et des esprits indispensable à la réinvention d’un Kongo différent. Après dix-huit ans d’un pouvoir-os abrutissant au coeur d’une guerre permanente, la responsabilité des intellectuels organiques , structurants et résistants, était (aussi) celle-là : travailler à la réinvention d’un nouvel humain kongolais pour une réinvention lucide d’un Kongo plus beau qu’avant.
En 2021, lisant attentivement un article publié par Noam Chomsky et Edward Herman sur « la production des Etats ratés », j’ai écrit « La fabrique d’un Etat raté ». Noam Chomsky et Edward Herman m’avaient aidé à comprendre que la guerre perpétuelle menée contre le Kongo-Kinshasa et bien d’autres pays du monde par « l’empire de l’intelligence » avait pour objectif majeur la production des Etats incapables de pouvoir répondre aux besoins essentiels de leurs populations. Comment gérer les attentes des populations majoritairement assujetties, abruties et infantilisées dans un pays frappée par la corruption morale ? Telle fut l’une des préoccupations majeures de ce livre.
Polyvalence des NTIC et « le politiquement correct »
Aujourd’hui, cinq ans après, le constat est amer : des attentes frustrées, des besoins essentiels restés sans réponses provoquent la colère, la rage, l’angoisse, la peur, l’insécurité mentale. Et les réseaux sociaux deviennent des lieux d’expression de ces émotions dans un contexte où la culture du bomoto est battue en brèche par la cyberculture (et « le capitalisme de la finitude ») dans les coeurs et les esprits de plusieurs Kongolais. Il y a là une sorte d’ensauvagement, une barbarie à gérer et/ou à conjurer.
Des attentes frustrées, des besoins essentiels restés sans réponses provoquent la colère, la rage, l’angoisse, la peur, l’insécurité mentale. Et les réseaux sociaux deviennent des lieux d’expression de ces émotions dans un contexte où la culture du bomoto est battue en brèche par la cyberculture (et « le capitalisme de la finitude ») dans les coeurs et les esprits de plusieurs Kongolais.
En effet, la cyberculture est l’un des produits des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC) . Il est vrai que ces NTIC ont facilité une grande ouverture sur le monde. Elément majeur de la mondialisation, elles ont contribué à la création des liens, des connexions et des interconnections entre les humains. Néanmoins, ces NTIC demeurent ambiguës et/ou polyvalentes. Au même moment qu’elles donnent un accès immédiat aux informations recherchées et contribuent énormément à la recherche scientifique, elles sont aussi porteuses d’une culture, d’une cyberculture. Comme toute technologie, elles ne sont pas neutres.
Il y a, dans le chef de certains de leurs initiateurs des luttes menées et/ou à mener. L’une d’elle est celle orchestrée contre « le politiquement », « le moralement » et « l’ éthiquement correct ». L’authenticité de certains messages qu’ elles transmettent n’est liée ni à la crédibilité de leurs auteurs, ni à leur correspondance aux faits. Il arrive qu’ils soient tout simplement dystopiques. Une fake news, par exemple, peut être « vraie » au moment où elle apparaît sur les réseaux sociaux sans que ses relayeurs l’aient confrontée aux faits.
Connaître les luttes initiales portées par la cyberculture semble être un élément important pour un usage averti des NTIC. Cela est aussi important pour les responsables institutionnels. La cyberculture participant, bon gré mal gré, de la structuration des coeurs et des esprits, elle pose la question fondamentale de la souveraineté numérique. Elle pose aussi celle de la culture originaire, de l’éducation à la citoyenneté et au patriotisme.
La cyberculture et la question du manque
Actuellement, au Kongo-Kinshasa, des compatriotes se plaignent de la tournure prise par les réseaux sociaux, toutes tendances confondues. Les insultes, les calomnies, les mensonges, les traitements indignes sont décriés. Est-ce suffisant ? Non, me semble-t-il. Etudier et partager les luttes portées initialement par la cyberculture est nécessaire à la recherche des issues honorables.
La traversée du désert est souvent dure à supporter. Hier, pour le peuple d’Israël. Aujourd’hui pour les populations kongolaises en quête de réponses à leurs besoins essentiels. Telle est la brèche où s’engouffrent »les ingénieurs du chaos » kongolais logés à la même enseigne.
Il pourrait être difficile de comprendre « les ingénieurs du chaos » kongolais sans lire « Les ingénieurs du chaos » de Giuliano da Empoli (Paris, Gallimard, 2026) afin d’apprendre à gérer les émotions et à répondre aux attentes qui les produisent. En effet, La cyberculture peut produire et/ou instrumentaliser des profils violents, narcissiques, inexpérimentés, dépourvus de charisme et épris d’un usage de « la liberté d’expression absolue ».
Ces profils ont besoin des « like » et des « coeurs ». Au même moment qu’ils se font des sous en augmentant le nombre des « like », il y en a qui y trouvent une réponse à un manque. Un manque d’affection ou d’amour. Ils se sentent aimer et reconnus. Ce manque non compris et/ou non comblé comme il se doit peut conduire à l’addiction et à l’esclavage. Un peuple de la Bible en a fait l’expérience.
Une fois n’est pas coutume. Faisons un petit détour par la Bible et lisons un extrait du livre de l’Exode. « Dans le désert, toute la communauté d’Israël murmura contre Moïse et contre Aaron. Les fils d’Israël leur dirent : »Ah ! Si nous étions morts de la main du Seigneur au pays d’ Egypte, quand nous étions assis près du chaudron de viande, quand nous mangions du pain à satiété ! Vous nous avez fait sortir dans ce désert pour laisser mourir de faim toute l’assemblée ! »» (Ex.16,2-3)
La traversée du désert est souvent dure à supporter. Hier, pour le peuple d’Israël. Aujourd’hui pour les populations kongolaises en quête de réponses à leurs besoins essentiels. Telle est la brèche où s’engouffrent »les ingénieurs du chaos » kongolais logés à la même enseigne.
Le regret du pays symbolique de l’esclavage pour le peuple d’Israël s’apparente à celui auquel veulent s’accrocher des « agitateurs » kongolais s’accrochant à tous les paradigmes négatifs (dont le syndrome de Stockholm et le pantinisme). Ils ne sont pas toujours conscients du fait que leurs besoins quantitatifs sont l’expression d’un manque un peu plus profond : la privatisation d’attention, d’amour et de reconnaissance. Alors, ils se tournent vers les réseaux sociaux. De temps en temps, les billets de banque font semblant de répondre à leurs besoins essentiellement matériels en laissant le manque spirituel et intellectuel se creuser. (A ce point nommé, il serait intéressant de lire E. ILLOUZ, Le futur des émotions. Comment la technologie et le capitalisme exploitent notre subjectivité, Paris, Gallimard, 2025). Devenus producteurs de leur propre servitude, ils peinent à se rendre compte qu’ils sont empêtrés dans « les nouvelles logiques de l’emprise » dé-civilisatrice (Lire R. GORI, Dé-civilisation. Les nouvelles logiques de l’emprise, Paris, Les Liens qui libèrent, 2025) et que l’argent est incapable de recouvrir toute l’étendue et l’intensité de leurs désirs. D’où leurs va-et-vient entre les réseaux sociaux et les églises de réveil dont le nombre explose au quotidien.
Partisans du présentisme, ils éprouvent un mal fou à apprendre « la sagesse du désir »[1] et que « désirer, c’est accepter que nous ne serons jamais comblés immédiatement et totalement. L’espace creux ou du manque est nécessaire à l’être humain afin de ne pas réduire les autres à des objets de plaisir. Toute fusion ou satisfaction immédiate porte l’ombre de l’idolâtrie de soi et de la destruction de l’autre.[2]» Tel est l’un des maux dont souffre le Kongo-Kinshasa aujourd’hui : des ego idolâtrés et fanatiques des « matalana » engagés résolument dans la destruction de leurs compatriotes.
Animés par la cyberculture, « les ingénieurs du chaos » n’ont pour temps que le chronos, le temps comptable qu’ils apparentent à l’argent. Time is money, disent-ils. Le temps de la méditation, de la réflexion, de l’écoute de l’autre et de la production de la pensée leur est inconnu. L’interdit de penser est leur choix préférentiel.
Des ego idolâtrés et des réponses collectives structurantes
Ce mal est profond. Il est à la fois intellectuel et spirituel. Il est moral et éthique. Ces ego idolâtrés n’ont que faire de la dignité de leurs congénères. Ils les réifient. Ayant pris une option résolue pour le monologue, ils ont de la répugnance pour des débats de fond portés par une éthique communicationnelle chère à Habermas, à Jean-Marc Ferry ou à la tradicratie ouverte D’où la difficulté qu’ils éprouvent, ces ego idolâtrés et leurs marionnettistes, à accorder une place de choix à l’éthique reconstructive pour un Kongo plus beau qu’avant.
Les « ingénieurs du chaos » kongolais posent, en filigrane, plusieurs questions : penser le Kongo-Kinshasa, lui garantir prioritairement une souveraineté intellectuelle et spirituelle, mais aussi une souveraineté politique et numérique dans un Etat souverain digne de ce nom animé par un peuple et des intelligences spirituellement forts, critiques, autocritiques et indépendants.
Est-ce possible de guérir de ce mal profond dont la colère, la rage et l’aversion sont de temps en temps l’expression ? De quoi « les ingénieurs du chaos » peuvent-ils être le nom ?
« Les ingénieurs du chaos » prospèrent en général dans un monde ayant cherché à s’émanciper du droit et du juste[3]. Dans ce contexte, leur colère, leur rage et leur aversion peuvent être interprétées comme étant l’expression des dynamiques sociales portant le désir d’une communion fondée sur l’empathie facilitant leur connexion et leur interconnexion. Ils peuvent aussi être le nom des attentes frustrées ou des besoins insatisfaits. Nommer ces attentes et ces besoins. Tel est le premier pas important à effectuer. Organiser des réponses individuelles et collectives structurantes à partir des « îlots de fraternité » ou des collectifs citoyens autonomisés à la base de la société kongolaise pourrait éviter d’en faire une société défaillante. L’ouverture de l’espace public à la critique et à la gestion civilisée du conflit est souhaitable pour la catharsis collective. Le pays a besoin des lieux de l’humour et la libération émotionnelle de la parole. (Le Kongo traditionnel reconnaissait à certains membres de la société le rôle d’une prise de parole sans tabou ; les griots, à la cour du chef, les parents des jumeaux, dans la vie de tous les jours.)
Veiller sur le dépassement du repli tribal ou communautaire par le travail accompli collectivement est indispensable à la production du « nous » dont le pays a urgemment besoin pour faire face à l’adversité. « Force-les à bâtir une tour ensemble, tu feras d’eux des frères. Si tu veux qu’ils se haïssent, jette leur du grain », disait Antoine de Saint-Exupéry. La présence effective d’un Etat pouvant pousser les Kongolais(es) à bâtir « une tour » ensemble est l’une des voies à emprunter pour tenter de rompre avec « les ingénieurs du chaos ». Le Service National est un petit exemple parlant. L’étendre à toutes les provinces du pays rendrait un service énorme à la jeunesse kongolaise, fer de lance de la réinvention de l’humain kongolais et du pays.
L’organisation des réponses collectives structurantes passe aussi par la famille, l’école, les églises et l’université en tant que lieux éducatifs. Prendre soin des familles en promouvant au pays « une économie de la dignité » les rendant capables de se prendre en charge en en étant les actrices de premier plan les valorise et répond au désir de reconnaissance de leurs membres respectifs.
Au sujet de l’école et de l’université, l’enrichissement du contenu étudié demeure une question de première importance. Les écoles et les universités se construisent, c’est bien. En faire des lieux de réinvention des bantu imbus du bomoto valorisant le savoir pluriel, le savoir-être-avec-autre et la savoir-faire et ayant la solidarité, la vérité et la justice comme soubassement devrait être un choix non négociable.
A propos des églises, serait-il exagéré de demander que le niveau d’étude des pasteurs, toutes tendances confondues, soit d’au moins trois ans d’études (au contenu éprouvé) après les humanités ?
N’est-ce pas la moindre des choses pouvant en faire des lieux d’humanisation et de spiritualisation sans enchaînement de la pensée ? Est-il vraiment nécessaire que la seule ville de Kinshasa ait plus de 10.000 églises sans qu’un frein soit mis à la prolifération des « ingénieurs du chaos »?
Dans un pays où un nombre important de politiciens font partie de ces « ingénieurs du chaos » et agitateurs, la mise de l’ordre dans leurs rangs s’impose. Est-ce possible qu’il y ait un peu plus de lisibilité idéologique dans ces rangs ? Cela pourrait servir à leur évaluation.
« Ingénieurs du chaos », ils portent atteinte en permanence à « la décence ordinaire ». Si les Kongolais(es) savent, par exemple, qu’ils sont « démocrates » et « socialistes », ils (elles) pourraient leur poser la question de savoir pourquoi ils ne promeuvent pas « l’idéal de non-domination fondée sur le courage, l’entraide, la loyauté, la probité qui naissent de la résistance à l’exploitation et à la domination ». Le flou qu’ils entretiennent rende impossible leur identification. Comment, dans ce contexte, leur demander de veiller à l’éducation des masses afin qu’elles participent de l’éclosion des dynamiques sociales émancipatrices du néocolonialisme et de la recolonisation en cours ?
Bref, les « ingénieurs du chaos » kongolais posent, en filigrane, plusieurs questions : penser le Kongo-Kinshasa, lui garantir prioritairement une souveraineté intellectuelle et spirituelle, mais aussi une souveraineté politique et numérique dans un Etat souverain digne de ce nom animé par un peuple et des intelligences spirituellement forts, critiques, autocritiques et indépendants.
Babanya Kabudi
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[1] Lire F. LAUPIES, Sagesse du désir, Paris, Salvator, 2019. Il serait aussi intéressant de lire R. GIRARD, La violence et le sacré, Paris, Albin Michel, 1990.