Mufoncol Tshiyoyo
« Une aristocratie d’embaumeurs […] obsolètes avant même d’être nés. »
– Giuliano da Empoli, Le Florentin, 2016 : 50
Je ne souhaite pas donner l’air de quelqu’un qui regrette, condamne ou donne des leçons de morale. Je ne veux pas non plus farder les apparences. Une idée me traverse la cervelle et je la consigne ici. Certes, la comparaison n’est pas raisonnable. Mais s’interroger en s’appuyant sur les modèles des autres n’empêche pas l’histoire de nous imposer des réalités difficiles à saisir lorsqu’il s’agit de nous.
Des Chinois, qui ne sont pas des Congolais, se sont opposés à l’agression japonaise, se sont ligués, ont battu et vaincu le Japon au terme de quinze années de guerre de résistance. Juste à côté de nous, des Maliens, des Burkinabè et des Nigériens démontrent que cette lutte est possible en Afrique. Des Coréens, des Chinois et, aujourd’hui, les Perses d’Iran ont intégré la mort et le sang dans toute lutte qui touche la terre. Chez eux, likambo ya mabele n’est pas un thème de colloque. Elle est ce pour quoi l’on meurt : la terre.
La question du déluge
Pendant ce temps, chez nous, on encense des individus. On habite des palais d’où le pouvoir a déserté, des palais qui ne sont plus que des murs, car le Palais, le vrai, celui qui décide, siège ailleurs, comme le rappelle bien Da Empoli dans Le Florentin. Au Congo, on publie, on écrit des livres, on invite les intelligences qui courent dans les rues de Kinshasa à s’exprimer. Juste à côté, Kagame, en tant que proxy et au nom des Anglo-Saxons, se moque de ces intelligences. Goma et Bukavu, il les contrôle et le déclare ouvertement. Tandis que les intelligences congolaises se mettent au garde-à-vous face à l’absence de passion et au manque de stratégie.
Que fait un peuple lorsque son ordre existant est lui-même l’obstacle ? Lorsque ses élites, ses palais, ses dialogues, ses livres, ses colloques constituent précisément le dispositif par lequel la défaite s’administre ? La Chine de 1937 avait un ennemi extérieur et s’est levée. Le Congo de 2026 a un ennemi extérieur et un ordre intérieur qui travaille pour lui. C’est cette double serrure qui fait surgir la question du déluge, non pas comme programme, mais comme symptôme.
Aujourd’hui, on parle de dialogue. Quand je pense qu’on dialoguera avec Ruberwa et Nyarugabo, des Rwandais devenus Congolais par la guerre de l’AFDL de 1997, deux visages symbolisant la défaite de l’intelligence congolaise. Sans désespérer, je me demande : Mao avait-il raison d’imposer la révolution culturelle, qu’il a longtemps comparée au déluge biblique ? Je connais l’objection, et je la formule moi-même avant qu’on ne me la serve : La Chine a vaincu le Japon avant la Révolution culturelle, et le déluge de Mao n’a pas libéré la Chine ; il l’a déchirée, il a dévoré ses propres lettrés par millions. La résistance a construit ; le déluge a détruit. Une destruction constructive ?
Je ne confonds pas les deux. Mais voici ma question, et elle est plus dérangeante que la confusion qu’on voudrait me prêter : que fait un peuple lorsque son ordre existant est lui-même l’obstacle ? Lorsque ses élites, ses palais, ses dialogues, ses livres, ses colloques constituent précisément le dispositif par lequel la défaite s’administre ?
La Chine de 1937 avait un ennemi extérieur et s’est levée. Le Congo de 2026 a un ennemi extérieur et un ordre intérieur qui travaille pour lui. C’est cette double serrure qui fait surgir la question du déluge, non pas comme programme, mais comme symptôme. Quand un homme sensé en vient à se la poser, c’est que le seuil des questions raisonnables a été franchi.
Comme la Chine?
Car regardez ce que notre ordre appelle « intelligence ». On dresse les fils de ce pays les uns contre les autres : le Luba contre le Katangais, le Yaka contre le Mungala, le Mukongo contre tous ; et cela se nomme intelligence. Je ne désigne ici personne : je désigne une mécanique, celle-là même que le colonisateur a léguée et que la colonie sans gouverneur perpétue, car un peuple occupé à se compter par tribus ne se compte jamais comme nation.
Les peuples qui durent sont ceux qui ont réglé leur rapport à la mort avant de régler leur rapport au pouvoir. Nous avons fait l’inverse. Nous négocions le pouvoir avec des gens qui, eux, ont réglé la question de la mort: la nôtre.
Par ailleurs, d’autres se battent pour les carrières minières et sont honorés par leurs disciples. Voilà l’intelligence en circulation. Elle a un prix au kilo, et il se négocie ailleurs qu’à Kinshasa. Alors, pourquoi n’apprend-on pas à nos enfants le sens de la mort comme la Chine enseigne à ses enfants, depuis plus de deux mille ans, le vers de Qu Yuan :
亦余心之所善兮,虽九死其犹未悔 : « Pour l’idéal que je porte au cœur, je ne regretterai rien, dussé-je mourir neuf fois. » Neuf fois, le chiffre de l’innombrable en Chine ancienne. Ne rien regretter, fût-on appelé à mourir neuf fois, signifie que des hommes se battront avec courage, saigneront et donneront leur vie pour une grande cause.
Ce texte ne propose rien. Il n’a pas de programme, pas de sursaut à annoncer, j’ai écrit ailleurs ce que je crois qu’il faut faire. Le présent texte constate seulement ceci : les peuples qui durent sont ceux qui ont réglé leur rapport à la mort avant de régler leur rapport au pouvoir. Nous avons fait l’inverse. Nous négocions le pouvoir avec des gens qui, eux, ont réglé la question de la mort: la nôtre.
Likambo oyo eza likambo ya mabele
Mufoncol Tshiyoyo, M.T., un homme libre
Hors-cadre nᵒ 4 : une autre façon de penser