Par Mufoncol Tshiyoyo
Le multipartisme congolais est l’une des plus grandes victoires du néocolonialisme. Il a appris aux Congolais à jouer des rôles politiques écrits ailleurs, à se quereller dans un vocabulaire qui n’est pas le leur, pendant que d’autres organisent le pays à leur place.
Au Congo, les partis politiques ne reposent presque jamais sur des doctrines réelles. On se proclame « social-démocrate », « libéral », « progressiste », sans aucun lien sérieux avec les histoires qui ont produit ces courants ailleurs. Le libéralisme y devient un costume. La social-démocratie, une étiquette. Le débat idéologique, une imitation. Je dirais une comédie pour les bailleurs de fonds.
Un Congo sans partis politiques
Mais le problème est plus profond que la simple imitation. Croire qu’il suffirait de mieux importer ces modèles, c’est ne rien comprendre à la nature du combat. Les grandes puissances ne pensent pas en termes de doctrines. Elles pensent en termes de rapports de force, d’influence, de contrôle des ressources et des territoires. Dans un pays comme le Congo, les partis politiques mimétiques ne constituent pas des outils de souveraineté. Ce sont des instruments de fragmentation. Comme ils découpent le peuple en clientèles, les clientèles en ethnies, les ethnies en proies.
La guerre imposée à l’Est l’a révélé avec une brutalité que personne ne peut ignorer. Pendant que nos terres sont pillées, nos populations exterminées, nos filles et nos femmes violées comme arme de guerre, aucun parti n’a su susciter une conscience nationale capable de dépasser ses propres « calculs ». Chacun a continué à compter ses sièges, à négocier ses maroquins, à se positionner pour la prochaine élection, comme si le pays brûlait dans un autre.
Goma et Bukavu sont assiégés et privés de communion avec la nation. Cette guerre n’est pas un accident. Elle est le révélateur. Elle dit ce que sont devenus leurs partis : des structures qui occupent l’espace politique sans porter le destin national.
Je veux donc le dire sans détour : je souhaite un Congo sans partis politiques tels qu’ils existent aujourd’hui. Parce que le combat des peuples africains, et du peuple congolais en particulier, n’est pas la démocratie au sens où l’Occident l’entend. C’est la libération de l’emprise du maître. Et la démocratie partisane, telle qu’elle a été vendue, n’est pas un outil d’émancipation : c’est le mécanisme par lequel on nous tient divisés pendant qu’on nous prend tout.
Aucune nation ne s’est jamais faite toute seule
On nous a dit que nos sociétés étaient « communautaires », trop fragmentées pour former une nation. On a oublié de préciser que ces communautés ont été figées, instrumentalisées et dressées les unes contre les autres par ceux-là mêmes qui prétendaient nous apporter la modernité politique. Les frontières tracées à Berlin en 1885 n’ont rien créé. Un architecte qui trace des lignes sur une carte ne crée pas les peuples qui vivent en dessous. Les royaumes Kongo, Luba, Lunda et Kuba existaient bien avant Léopold II. Le bassin du Congo était habité, civilisé et organisé depuis des siècles. Les Européens n’ont pas inventé le Congo. Ils ont posé une frontière sur une réalité humaine ancienne qu’ils ne comprenaient pas et qu’ils n’ont jamais cherché à comprendre.
Cela ne veut pas dire que les Congolais formaient déjà, avant 1885, une nation constituée. Cela veut dire qu’ils avaient les matériaux. Aujourd’hui, plus de soixante ans après les années 60, nous avons le droit souverain, le devoir même, de faire de cette terre une nation pleine.
Aucune nation ne s’est jamais faite toute seule. La France n’était au XVIIIᵉ siècle qu’un patchwork de provinces, de langues et de coutumes. Il a fallu une révolution, une école, une armée et une volonté politique pour faire les Français. Les États-Unis ont eu besoin d’une guerre civile pour décider qu’ils étaient une nation. La Chine a unifié sa langue et son écriture par des choix politiques assumés, et personne aujourd’hui ne demande aux Cantonais s’ils acceptent le mandarin. La Russie a fait du russe la langue de tout son espace. Toutes les nations sont des actes de volonté.
Notre blessure fondatrice
Pourquoi devrions-nous, nous Congolais, mendier à des modèles extérieurs le droit de nous constituer en peuple uni ? Pourquoi devrions-nous accepter qu’on nous explique éternellement que nous sommes trop divers, trop tribaux, trop fragmentés pour faire nation ? Cette parole-là est une parole de maître. Elle nous garde dans l’impuissance.
Nous avons déjà tout ce qu’il faut. Nous avons une langue qui rayonne. Le lingala n’a pas été imposé par décret. Il a conquis le continent par la musique. Franco Luambo Makiadi a chanté en lingala pendant trente ans, et on l’écoutait de Dakar à Nairobi sans que personne ne demande de traduction.
Aujourd’hui, les Jossart, Koffi, Ferre Gola et Fally Ipupa, pour ne citer que ceux-là, perpétuent cette puissance. La rumba congolaise, inscrite au patrimoine mondial, est notre soft power. Elle dit l’âme d’un peuple. Quand un jeune de Goma, de Lubumbashi, de Mbuji-Mayi ou de Matadi danse sur le même refrain, il participe, sans le savoir, à la nation. La langue suit la musique. La nation suit la joie partagée.
Nous avons une histoire. Lumumba, qu’on l’aime ou pas, parlant en face du roi Baudouin le 30 juin 1960, rappelant les humiliations, les coups, le travail forcé, c’est notre acte de naissance politique. Son assassinat le 17 janvier 1961, organisé avec la complicité de la Belgique et des États-Unis, est notre blessure fondatrice.
Une seule conscience. Une seule nation. Le Congo.
Puis vint Mobutu. Certes, certains d’entre nous l’ont combattu. Et je ne le réhabilite pas ici. Trente-deux ans de pouvoir personnel, de prédation, de dictature, d’authenticité, de zaïrianisation, de pillages, d’effondrement de l’État et de l’économie. Mais ce que je dis, c’est autre chose. Je dis que les souffrances vécues ensemble, traversées en groupe, partagées par tous les Congolais sans exception, sont elles aussi un matériau de la nation. Du Bas-Congo au Kivu, du Katanga à l’Équateur, nous avons subi la même dictature, la même peur, la même dévaluation, les mêmes pillages, les mêmes humiliations. Cette expérience commune ne lave personne ; elle révèle le peuple. Elle nous a faits, à notre corps défendant, conscients d’une condition partagée.
Par la suite sont venues les guerres. 1996, 1998, et celle qui continue à l’est aujourd’hui (la liste n’est pas exhaustive), imposée, encouragée, instrumentalisée par des puissances qui veulent nos richesses sans nous. Ces morts sont nos morts. Ces familles brisées sont nos familles. Cette histoire-là, personne ne peut nous la retirer. Elle est à nous. Elle nous fait.
Une nation ne se construit pas seulement par ses triomphes. Elle se construit aussi, peut-être surtout, par ce qu’un peuple a traversé ensemble. La France s’est faite à Verdun autant qu’à Versailles. L’Allemagne contemporaine s’est faite en regardant en face son passé le plus sombre. L’Afrique du Sud s’est faite après l’apartheid, par la reconnaissance commune de la blessure. Les peuples qui osent nommer ce qu’ils ont subi ensemble deviennent des nations. Ceux qui se taisent ou se divisent face à leur propre histoire restent des populations administrées.
Nous avons souffert ensemble. Cela ne console pas. Mais cela nous oblige. Cela nous fonde. Une nation, écrivait Renan, c’est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs et le désir de vivre ensemble. Nous avons les souvenirs. La rumba dit le désir. Il ne manque que la décision politique.
Cette décision ne viendra pas de partis politiques. Elle viendra d’une refondation. Un seul cap. Une seule conscience. Une seule nation. Le Congo.
Likambo oyo eza likambo ya mabele
Mufoncol Tshiyoyo, M.T., un homme libre
CEO of the think tank La Libération par la perception (Lp en sigle)