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Le Congo-Kinshasa est-il un État souverain ou une « plantation stratégique » ? Sommes-nous devenus une colonie sans gouverneur ?

Le Congo-Kinshasa est-il un État souverain ou une « plantation stratégique » ? Sommes-nous devenus une colonie sans gouverneur ?

Le Congo-Kinshasa est-il un État souverain ou une « plantation stratégique » ? Sommes-nous devenus une colonie sans gouverneur ? 1152 648 Ingeta

Par Mufoncol Tshiyoyo

Ce que j’écris ici n’engage que moi. Je ne cherche ni à plaire ni à m’inscrire dans un quelconque courant de pensée convenu. Seule l’audace de penser autrement me guide.

Le débat sur le retour assumé d’un leadership occidental décomplexé, dont certains discours récents se font l’écho sans jamais employer le mot, m’invite ce jour à interroger, avec une franchise qui se veut brutale, la place réelle de mon pays, la République démocratique du Congo, dans l’architecture « mondiale ».

Je soutiens qu’en 1960, la colonisation n’avait pas disparu. Elle s’est simplement métamorphosée. Hier, la colonie consistait à déplacer des esclaves pour les faire travailler dans des plantations lointaines, sous d’autres cieux. Aujourd’hui, je constate que les « États » fabriqués en 1885 à Berlin sont devenus de nouvelles plantations. Le dispositif s’est transformé. L’esclave reste sur place. On n’a plus besoin de le déplacer, puisqu’il constitue désormais, sur son propre sol, la main-d’œuvre captive d’un système qui l’exploite au fond des mines.

La dépendance a changé de peau

Je vois un système où les territoires ont remplacé les navires négriers. Le Congo est assigné à la fonction de réservoir minier, comme d’autres sont assignés au cacao (Côte d’Ivoire) ou au pétrole (l’Angola). Pour ma part, ce n’est plus l’homme qui est arraché au sol ; c’est notre sol, tel qu’il a été délimité à Berlin, qui est intégré à une chaîne de valeur mondiale dont les décisions sont prises ailleurs. La dépendance a changé de peau. Elle ne repose plus sur les fers, mais sur l’architecture invisible des « marchés » et sur les règles du « commerce international ». Je définis cette nouvelle colonie par sa spécialisation imposée. Un pays-plantation ne choisit pas son destin. Il subit la fonction qui lui a été assignée. Outre le fait que cette situation ne choque personne, elle est même présentée comme une réussite, célébrée comme de la croissance.

La plantation n’a plus besoin d’un gouverneur physique, car les frontières de 1885 et les marchés de 2026 suffisent à nous maintenir en clôture.

Face aux discours lénifiants sur la souveraineté, je me demande : sommes-nous réellement souverains lorsque nous extrayons des richesses que les autres décident d’acheter aux conditions qu’ils fixent ? Si le cobalt et le coltan congolais irriguent la technologie mondiale, je constate que la valeur se crée ailleurs et que les prix se fixent loin de Kinshasa. Mon diagnostic est sans appel. Hier, la colonie était administrée. Aujourd’hui, elle est spécialisée. La plantation n’a plus besoin d’un gouverneur physique, car les frontières de 1885 et les marchés de 2026 suffisent à nous maintenir en clôture.

On objectera que le Congo n’est pas le seul dans cette situation. J’en conviens. Mais loin d’affaiblir mon propos, cette observation le renforce. La multiplication des plantations sans gouverneur n’est pas une coïncidence. Elle révèle qu’une même logique de spécialisation traverse une grande partie des États issus de la « décolonisation » et suggère que le système trouve, dans cette organisation du monde, les conditions mêmes de sa reproduction. Cette réalité offre d’ailleurs un puissant argument à ceux qui banalisent ces mécanismes de dépendance : puisqu’ils sont largement répandus, ils seraient devenus normaux. C’est précisément cette confusion entre la fréquence d’un phénomène et sa légitimité que je récuse. Qu’une réalité soit généralisée ne la rend ni naturelle, ni juste, ni acceptable.

Le piège du mimétisme

À partir de quel moment peut-on encore parler d’une souveraineté pleine lorsque les règles fondamentales de l’État, son insertion dans l’économie « mondiale » et, parfois, même ses choix stratégiques sont largement influencés, négociés ou définis en dehors de ses propres centres de décision ?

Si la plantation est une prison dont ils fixent les prix, la véritable rupture n’est pas de mieux produire leurs minerais, mais d’inventer et de produire autre chose.

Dès lors, je ne crois pas à la solution classique de la transformation locale. Imaginer que l’Occident accepterait d’acheter nos produits technologiques finis est une illusion. Pour ces puissances issues de ce que j’appelle leurs guerres essentiellement européennes, qu’elles ont universalisées en les baptisant « mondiales », le contrôle de l’objet final est l’essence même du règne. Elles n’ont aucun intérêt structurel à ce que l’Afrique sorte de la soute pour entrer dans le salon. Le maintien de notre spécialisation forcée n’est pas une question de volonté ni d’arrogance : c’est la logique froide d’un système dont elles tirent l’essentiel de leur puissance.

Ma conviction repose sur un constat central : le piège du mimétisme. On nous a fait croire que le progrès consistait à copier l’Occident. Mais copier le maître, c’est accepter de rester son éternel élève, et donc son inférieur, même lorsque son déclin est attesté et irréversible. S’obstiner à vouloir leur vendre ce qu’ils veulent régenter est une impasse. Si la plantation est une prison dont ils fixent les prix, la véritable rupture n’est pas de mieux produire leurs minerais, mais d’inventer et de produire autre chose.

Sortir de la « colonie sans gouverneur »

Sortir de la « colonie sans gouverneur », ce n’est pas essayer de battre le maître sur son propre terrain de jeu industriel ; c’est refuser que notre intelligence, congolaise d’abord, africaine dans son horizon, soit, elle aussi, assignée à résidence.

La première souveraineté n’est ni militaire, ni économique, ni même juridique : elle est cognitive. Elle consiste à retrouver la capacité de nommer le réel avec ses propres catégories, puis à construire, à partir d’elles, un avenir que personne n’avait prévu pour nous.

La véritable rupture commence lorsque nous cessons de penser dans les catégories produites par le système qui nous assigne une fonction. Parce que tant que nous empruntons les concepts du maître, nous continuons à habiter son monde. La première souveraineté n’est ni militaire, ni économique, ni même juridique : elle est cognitive. Elle consiste à retrouver la capacité de nommer le réel avec ses propres catégories, puis à construire, à partir d’elles, un avenir que personne n’avait prévu pour nous.

Ce monde dont ils n’ont pas encore le code ne se décrète pas : il se construit au fur et à mesure qu’il se met en place, par la seule souveraineté qui précède toutes les autres : celle de la pensée.

 

Mufoncol Tshiyoyo, M.T., un homme libre

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