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Jauger l’heure, juger le moment

Jauger l’heure, juger le moment

Jauger l’heure, juger le moment 854 570 Ingeta

Par Mufoncol Tshiyoyo

Alors que, sous d’autres cieux, les élites commencent à s’interroger sur l’après, cet après que nous vivons déjà, du siècle de l’Empire américain et sur la disparition progressive de son leadership, au Congo, ceux qui prétendent exercer le pouvoir continuent de penser le pays à l’intérieur du seul monde occidental.

Peu importe ici la forme sous laquelle ce pouvoir est envisagé, tout est conçu pour maintenir le Congo dans le sillage de l’Occident.

Accrochés à la dépendance

Lorsque je conteste cette assignation, mes contradicteurs me jettent souvent au visage le nom de Ndaywel. Ils affirment que, dans l’une de ses publications, l’historien aurait écrit que la place du Congo a toujours été aux côtés de ses maîtres. D’autres diraient de ses créateurs : « occidentaux ». Je ne prête pas ici cette thèse à Ndaywel, puisque je ne l’ai pas lue sous sa plume. Je constate l’usage qu’en font ceux qui me l’opposent. Son nom devient l’argument d’autorité destiné à rendre éternelle une dépendance historique.

Leur projet n’est pas le Congo. Accrochés à la dépendance comme à un bien propre, ils ne cherchent qu’à deviner assez tôt quel maître succédera au précédent afin de lui offrir leurs services.

Et si vous osez remettre en cause cette fidélité, les mêmes vous reprochent aussitôt de vouloir abandonner l’Occident pour vous livrer à un autre maître : tantôt la Russie, tantôt la Chine. C’est la question elle-même qui m’étonne : sa nature, sa raison, son objet. Pourquoi faudrait-il nécessairement rester attaché à un maître? Pourquoi, si ce maître n’est plus l’Amérique, devrait-il forcément être la Chine ou la Russie ?

Je suis frappé de voir à quel point le « mental congolais » demeure enfermé dans cette dichotomie : soit l’Amérique, soit le camp qui s’oppose à elle. Parmi ceux qui raisonnent ainsi, presque personne n’envisage une autre possibilité : ne choisir ni l’un ni l’autre. Ce ne sera pas la troisième voie. Oser non pas l’extraordinaire, mais ce qui leur paraît impossible : exister par soi-même, se porter soi-même et regarder le monde depuis le Congo.

Voilà ce que révèlent ces hommes : faut-il laisser les mêmes continuer à se repositionner, à changer de protecteur au rythme des recompositions internationales, puis à prétendre diriger le pays ? Leur projet n’est pas le Congo. Accrochés à la dépendance comme à un bien propre, ils ne cherchent qu’à deviner assez tôt quel maître succédera au précédent afin de lui offrir leurs services.

L’impossible n’est pas l’extraordinaire

Pourtant, le déclin d’un ordre ne crée pas seulement un vide. Il ouvre un espace d’invention. Mais cette invention ne consistera pas à chercher, parmi les puissances qui viennent, celle qui pourrait remplacer celle qui s’efface. Elle devra commencer bien en amont : par la naissance d’un pouvoir qui ne soit ni préparé ailleurs, ni sélectionné par d’autres, ni rendu possible par une reconnaissance extérieure. Un pouvoir dont la source, la nécessité et la légitimité procèdent du Congo lui-même. Voilà ce que j’appelle le Congo sans attache.

L’impossible n’est pas l’extraordinaire. Il est souvent le nom que les esprits de la dépendance donnent à ce qu’ils n’ont jamais osé concevoir.

Voilà la véritable question du pouvoir : le problème n’est pas de savoir avec qui le pouvoir congolais s’alignera lorsqu’il existera. Le problème est de savoir par qui, pour quoi et depuis quel lieu ce pouvoir aura été rendu possible. Ce que nous devons inventer, ce n’est pas une meilleure politique étrangère menée par un pouvoir de nature semblable. C’est une autre genèse du pouvoir : un pouvoir qui ne doit sa naissance, sa sélection et sa survie à aucun dehors.

Contre ces hommes, contre cette élite, contre cette pensée unique qui ne sait imaginer le Congo qu’à l’ombre d’une puissance étrangère, j’invite les autres à se doter d’une carapace intellectuelle, d’une pensée multidimensionnelle et d’une volonté stratégique propre.

L’impossible n’est pas l’extraordinaire. Il est souvent le nom que les esprits de la dépendance donnent à ce qu’ils n’ont jamais osé concevoir. Un autre Congo, likambo ya mabele, est possible. L’utopie, disent-ils, est le second nom de l’impossible. Pour nous, il a un autre nom : le Congo sans maître.

 

Mufoncol Tshiyoyo, M.T., un homme libre

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