Par Jean-Pierre Mbelu
« À une époque où les appartenances et les oppositions tendent facilement à dresser des murs, continuer à créer des passerelles n’a rien d’anodin. Ce qui unit n’efface pas ce qui sépare. »
-F. ANTOINE
Mise en route
Le Kongo-Kinshasa est l’un des pays africains où les églises poussent comme des champignons. Il serait tentant de soutenir que l’une des appartenances comptant pour le plus grand nombre de Kongolais(e)s est chrétienne. Et l’une des réalités auxquelles ces églises, toutes confessions confondues, sont confrontés est celle de la sorcellerie. Les enfants, les orphelins, les veuves et les vieilles personnes sont les catégories les plus stigmatisées à ce sujet. Ils sont souvent accusés d’envoûter les membres de leurs familles, de leur jeter des mauvais sorts, de perturber leurs projets de vie, d’en « manger » certains, etc. Dans l’imaginaire populaire, les pasteurs et les autres « hommes de Dieu » sont supposés apporter la délivrance aux victimes de cette pratique maléfique « au nom de Jésus ». Soit !
Comment des chrétiens et des chrétiennes du Kongo-Kinshasa portant des habits ayant les effigies de Jésus et de Marie peuvent-ils compter parmi les plus grands communs diviseurs de leurs frères et soeurs ? Ne devraient-ils pas revoir leur vision de la sorcellerie, des catégories de leurs compatriotes fustigés et de leurs « maîtres-pasteurs »? Peuvent-ils passer de la politique du diviser pour s’autodétruire à la politique de l’amour? C’est possible.
Néanmoins, cette délivrance pourrait se révéler contre-productive « au nom de Jésus ». Lui, délivre (du mal et du péché) pour unir, pour rassembler et non pour diviser, séparer, atomiser ; ce qui n’est pas souvent le cas pour plusieurs pasteurs supposés agir en son nom. Il y a un problème de fond…Pourquoi, l’appartenance au Christ en tant que marqueur majeur de l’identité du plus grand nombre de Kongolais(e)s ne semble pas être un facteur de communion? Comment des chrétiens et des chrétiennes du Kongo-Kinshasa portant des habits ayant les effigies de Jésus et de Marie peuvent-ils compter parmi les plus grands communs diviseurs de leurs frères et soeurs ? Ne devraient-ils pas revoir leur vision de la sorcellerie, des catégories de leurs compatriotes fustigés et de leurs « maîtres-pasteurs »? Peuvent-ils passer de la politique du diviser pour s’autodétruire à la politique de l’amour[1]? C’est possible. Quelles peuvent être les conditions de possibilité de ce passage ? Quelques hypothèses seront esquissées synchroniquement comme réponses à ses questions[2].
En attendant, je relève qu’il est quasi rare que cette sorcellerie soit interprétée, à partir des Ecritures, comme étant une perte de bon sens, de la raison, de l’intelligence, de la mémoire ou du sens critique insinuant un retour sur soi ou sur les pratiques (ecclésiales) collectives dans la méditation ou la réflexion en vue de creuser l’intériorité.
Dans ce même ordre d’idées, au Kongo-Kinshasa, la sorcellerie est loin d’être lue comme cette capture des coeurs et des esprits opérée furtivement par « le capitalisme de la finitude » afin de les rendre incapables de sentir, d’éprouver de la compassion, de la sympathie ou de l’empathie et de penser. Pourtant, cette « sorcellerie capitaliste »[3] atomise les sociétés comme celle dont s’occupent , divisent les familles et les foyers au profit des prédicateurs de « la théologie de la prospérité ». Il serait tentant de soutenir que « la théologie de la prospérité » est l’un des mécanismes de l’enchaînement du sentir et du penser[4] dont se servent les fondés de pouvoir du Capital au Kongo-Kinshasa et dans plusieurs pays du Sud mondial.
Pourtant, ce ne sont pas des textes bibliques (et surtout ceux du Nouveau Testament) pouvant faciliter cette approche critique qui manquent. Jeudi dernier, le 08 octobre 2026 à l’occasion de l’ouverture de l’année académique des universités pontificales, le pape Léon XIV a fait une intelligence interprétation d’un extrait de la lettre de l’apôtre Paul aux Galates (3,1-5) où il est question de la sorcellerie.
Sorcellerie et stupidité
Dans cet extrait, l’apôtre Paul apparente la stupidité à la sorcellerie . Comme si la sorcellerie provoquait chez ses victimes l’hébétude, la petitesse d’esprit, l’idiotie, le crétinisme, l’abrutissement…l’assujettissement, etc. « Galates stupides, qui donc vous a ensorcelés ?, écrit-il. » Il apparente la sorcellerie à la folie en posant cette question : «Comment pouvez-vous être aussi fous ?» Il s’en prend à leur versatilité en posant bien d’autres questions. Pourquoi? Le pape Léon apporte une réponse magnifique à cette question.
Au Kongo-Kinshasa, la sorcellerie est loin d’être lue comme cette capture des coeurs et des esprits opérée furtivement par « le capitalisme de la finitude » afin de les rendre incapables de sentir, d’éprouver de la compassion, de la sympathie ou de l’empathie et de penser. Pourtant, cette « sorcellerie capitaliste » atomise les sociétés comme celle dont s’occupent , divisent les familles et les foyers au profit des prédicateurs de « la théologie de la prospérité ». Il serait tentant de soutenir que « la théologie de la prospérité » est l’un des mécanismes de l’enchaînement du sentir et du penser dont se servent les fondés de pouvoir du Capital au Kongo-Kinshasa et dans plusieurs pays du Sud mondial.
En effet, «l’apôtre Paul, écrit le pape, préoccupé par les nouvelles reçues des communautés de Galatie, écrit des paroles qui invitent les destinataires de la Lettre à réfléchir. Le ton est vibrant, passionné, mais ce qui pourrait passer pour une réprimande est en réalité un appel à l’intelligence, à la mémoire et à l’esprit critique.» Le pape poursuit : «À chaque époque, on ne manque pas de faux maîtres qui détournent à leur profit la ferveur religieuse d’un grand nombre de croyants, les poussant souvent à radicaliser certains aspects de l’enseignement reçu au détriment de l’ensemble, qui est le Christ et son Évangile.»
Un texte faisant appel à l’intelligence, à la mémoire et à l’esprit critique peut-il constituer un opium pour ses destinataires ? A mon avis, non. Ce texte comme bien d’autres du Nouveau Testament[5] font appel à la raison par-delà la joie et l’enthousiasme que peut provoquer la rencontre avec Jésus.
«En effet, écrit encore le pape, bien que la rencontre avec Lui suscite joie et enthousiasme, il ne s’agit jamais d’être «ensorcelé» ou «envoûté» (cf. Gal 3, 1). La raison, le fait de se poser des questions et de les formuler, à la lumière de la Parole de Dieu et de la Tradition de l’Église, constituent une partie essentielle du chemin de foi à la suite de Jésus-Christ.»
De la stupidité au système coopératif
L’appel à l’intelligence, à l’esprit critique, à la raison et à une mémoire vivante peut délivrer les coeurs et les esprits de la stupidité et de la sorcellerie. Souvent, l’apport des « maîtres-pasteurs » est d’une importance capitale. Leur cursus humain et académique compte pour beaucoup. Paul de Tarse fut un homme d’une formation solide. Léon XIV qui le relit est mathématicien, docteur en droit canonique et docteur honoris causa en science humaines. Ce n’est pas rien. Sa relecture de l’apôtre en témoigne. « En effet, il (Paul) invite les Galates à se souvenir d’où ils avaient commencé. Il écrit : «Comment pouvez-vous être aussi fous ? Après avoir commencé par l’Esprit, allez-vous, maintenant, finir par la chair? Auriez-vous vécu de si grandes choses en vain ? Si encore ce n’était qu’en vain !» (Ga 3,3-4). L’intelligence doit donc se faire mémoire : non pas simplement en juxtaposant des données, comme un algorithme le fait désormais plus rapidement que nous, mais en se souvenant des expériences vécues, avec les résonances que seul l’âme humaine peut ressentir, et en entrant plus intensément en contact avec leur bonté.»
Sans un grand sens de la communion, il est difficile de créer des passerelles de la fraternité , de l’intelligence collective et de rompre avec la nocive théologie de la prospérité divisant les peuples en « riches bénis de Dieu » et en « pauvres damnés » de la terre en fustigeant des analyses approfondies du système producteur des péchés structurels de la précarité, de l’appauvrissement, de l’exclusion et du triomphe de la cupidité.
Et il ajoute : «Tout ce qui est bon commence « sous l’influence de l’Esprit Saint» et possède donc un souffle, un dynamisme, un sens de la communion qui, une fois expérimentés, s’impriment dans le cœur.» Il oppose l’appel à l’intelligence, à l’esprit critique, à la raison, à la mémoire et au sens de communion suscité par le Souffle créateur aux effets nocifs de la stupidité. Pour lui , « la routine, les ambitions, les rivalités et d’autres facteurs négatifs peuvent, avec le temps, détourner l’attention et l’énergie, nous laissant desséchés et apathiques, querelleurs et tristes. » Sans un grand sens de la communion, il est difficile de créer des passerelles de la fraternité , de l’intelligence collective et de rompre avec la nocive théologie de la prospérité divisant les peuples en « riches bénis de Dieu » et en « pauvres damnés » de la terre en fustigeant des analyses approfondies du système producteur des péchés structurels de la précarité, de l’appauvrissement, de l’exclusion et du triomphe de la cupidité.
Cependant, le sens de la communion n’est pas l’effacement des différences. Il est un appel à leur coexistence dans le respect mutuel. Le père Christian Duquoc met en garde contre cette approche unitaire en commentant un extrait d’une épître de l’apôtre Paul. « Nous entendons la Parole de Paul : «Il n’y a plus ni Grecs ni Juifs…» comme si le Christ abolissait les Grecs et les Juifs. Au contraire, il les confirme dans leurs différence. Ce qu’il abolit, c’est « la lutte à mort » pour l’unité.»[6] Tout est dit. La différence ne devrait pas, en régime chrétien, être une raison suffisante pour se livrer une lutte à mort. Cela d’autant plus que ce que Jésus propose n’est pas « un corpus théorique : c’est une invitation faite aux croyants à articuler leur existence quotidienne à l’Evangile. On y parvient jamais parfaitement, mais on peut y tendre. Et concrètement, cela existe des hommes et des femmes qui disent « non » à la seule logique du profit, qui inventent des coopératives , des formes nouvelles de partage, des espaces où l’on vit autrement. Le système coopératif est sans cesse méprisé par le système dominant – et pourtant, c’est le système le plus ancien de l’humanité. »[7]
Cette invention, cette créativité a besoin des espaces de méditation, de recueillement, de l’approfondissement de la vie intérieure. Mais aussi du bon sens. A ce propos, une figure néotestamentaire nous propose une belle piste. Il s’agit de la mère de Jésus.
Marie et la révolutions des consciences
Pour les Kongolais(e)s ayant souvent recours à l’intercession de la Vierge Marie, relire le texte de l’annonciation peut être d’un secours certain pour une fides quaerens intellectum (une foi se laissant éclairée par l’intelligence) En effet, «Marie était une fille de bon sens. Elle ne prenait pas le premier venu pour un ange ! Elle a réagi. Elle a demandé ce que voulait dire, cette salutation, et comment cela aller se faire. Elle a interrogé, réfléchi, éclairci, mis en question cette vocation extraordinaire.»[8] Par elle, «L’Evangile nous livre le secret de la vie intérieure : « Elle ne comprenait pas ce qu’Il (Jésus) leur disait, mais elle conservait ces choses et les méditait, les répétait dans son coeur.»[9] (cfr Luc,2, 50-51)
La méditation, le recueillement et l’approfondissement de la vie intérieure ne sont pas la chasse gardée des disciples de Jésus. Ils font partie du trésor de l’humanité. D’une humanité soucieuse d’une perpétuelle (re)naissance.
La méditation, le recueillement et l’approfondissement de la vie intérieure ne sont pas la chasse gardée des disciples de Jésus. Ils font partie du trésor de l’humanité. D’une humanité soucieuse d’une perpétuelle (re)naissance. Sentant l’Europe s’approcher de « la dislocation », Edgar Morin a fermement cru qu’ils étaient des lieux de la révolution des consciences pour une civilisation différente. Il estimait que « c’est lorsque l’on est au bord de l’abîme que l’on décèle les réflexes salvateurs. »
Et il ajoutait : « Ce qui peut laisser le temps d’accomplir la seule transformation véritable et durable qui soit : celle des mentalités. Combattre les sources d’énergie sale est bien, mais ce n’est pas suffisant. Seule une prise de conscience fondamentale sur ce que nous sommes et voulons devenir peut permettre de changer de civilisation. Les textes du pape François en sont aussi une inattendue que lumineuse illustration. Et d’ailleurs, c’est aussi parce que nous manquons se spiritualité, d’intériorité, de méditation, de réflexion et de pensée que nous échouons à révolutionner nos consciences. »[10]
Conclusion : Rejoindre les Galates et nous laisser questionner par l’apôtre Paul
Chrétiens et chrétiennes kongolais, qui nous a ensorcelés ? Essayons de passer individuellement et collectivement notre engagement chrétien en revue. Qui sommes-nous ? Des fous ? Des hébétés ? Des idiots ? Des crétins ? Des assujettis au nom de notre crédulité, de notre foi ou des hommes et des femmes qui, au nom de leur compagnonnage avec « le Christ Libérateur », essaient, tant soit peu de coexister intelligemment dans le respect des différences et dans une quête perpétuelle de la mise en place des passerelles de fraternité et d’imaginer un chemin alternatif à celui du « capitalisme sorcier » à la suite de ces frères et soeurs en humanité organisant le système coopératif.
Intelligence, raison, esprit critique et mémoire sont les trésors que nous sommes invités à partager avec nos frères et soeurs en humanité tout comme l’approfondissement de notre vie intérieure.
Sans des lieux de méditation, de réflexion, de pensée, de prise de conscience courageuse et sérieuse de notre réponse individuelle et collective à l’articulation de notre existence quotidienne à l’Evangile, nous courons le risque d’être des tonneaux vides faisant beaucoup trop de bruit inutilement. Intelligence, raison, esprit critique et mémoire sont les trésors que nous sommes invités à partager avec nos frères et soeurs en humanité tout comme l’approfondissement de notre vie intérieure.
Rompre avec la stupidité et la sorcellerie est notre responsabilité individuelle et collective. La Parole de Vie que nous lisons au quotidien nous y encourage. Le sens de notre communion habitée par le dynamisme du Souffle créateur nous y oblige…
Babanya Kabudi
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[2] Ceux et celles qui voudraient lire un article ayant formulées des hypothèses diachroniques aux questions posées peuvent lire , entre autres, Missionnalisation et croyances spirituelles africaines – Ingeta
[3] Lire P. PIGNARRE et I.STENGERS, La sorcellerie capitaliste. Pratiques de désenvoûtement, Paris, La découverte, 2005.
[4] Lire S. GEORGE, La pensée enchaînée. Comment les droites laïque et religieuse se sont emparées de l’Amérique, Paris, Fayard, 2007.
[5] Les questions que pose l’apôtre Jacques au sujet de la guerre et des conflits ou au sujet de l’entraide fraternelle sont du même acabit. Lire D. COLLIN, Croire dans le monde à venir. Lettre de Jacques à nos contemporains, Ed. Jésuites, 2020.
[6] C. DUQUOC, Dieu différent, Paris, Cerf, 1977, p.148.
[7] B. DE SINETY, La cause du Christ. L’Evangile contre « l’identité chrétienne », Paris, Grasset 2026.
[8] L. EVELY, La prière d’un homme moderne, Paris, Seuil, 1969, p. 72.
[9] Ibidem, p.73-74.
[10] E. MORIN, Le temps de changer de civilisation. Dialogue avec Denis Lafay, Paris, L’aube, 2017, p.106.