Par Jean-Pierre Mbelu
« L’économie comportementale d’ « incitation douce » à décider et à agir s’inscrit dans un programme anthropologique et politique d’un individu souverain, coupé de ses racines sociales, que l’on guide sans devoir ouvrir pour autant un espace démocratique de dialogue et de confrontation. » – R. GORI
0. Mise en route
Le Kongo-Kinshasa est constamment dans le viseur du monde entier. Plusieurs pays du monde ont leur regard braqué sur ce pays. Ils s’intéressent à tout ce qu’il s’y passe. Leurs habitants, aussi. Il y en a qui connaissent ce pays mieux que ses propres filles et ses propres fils. Au cours d’un débat sur »la ville morte » organisée par le C64 le mercredi 03 juin 2026, des débatteurs d’un pays étranger échangeant avec un politicien kongolais ont évoqué le temps où, au pays de Lumumba, le niveau de culture politique était élevé.
Victimes conscientes et/ou inconscientes de leur refus d’apprendre et de leur volonté d’ignorer la marche réelle du monde, plusieurs politiciens kongolais sont ensorcelés par »le capitalisme de la finitude ».
Sans rentrer dans les dédales des détails de ce débat, il y a lieu de soutenir que ce constat interpelle. Il y a quelques mois, un économiste français, Charles Gave, qualifiait le Kongo d’inadaptocratie. Qu’est-ce qui pourrait justifier cette approche du pays et de ses politiciens ? Il se pourrait que l’inculture historique et politique ait élu domicile au Kongo-Kinshasa.
La guerre perpétuelle dont souffre le pays y est pour quelque chose. Expression du »capitalisme du désastre », elle est aussi le produit de la »technocratie ». Celle-ci participe de sa perpétuité dans la mesure où elle massifie des affects dont la virtualité éloigne de l’expérience du monde réel. Victimes conscientes et/ou inconscientes de leur refus d’apprendre et de leur volonté d’ignorer la marche réelle du monde, plusieurs politiciens kongolais sont ensorcelés par »le capitalisme de la finitude ». Prendre conscience de ce tournant technocratique et de son ambiguïté, de la manière dont le capitalisme manipule les émotions est essentiel au devenir du »Je » et du »Nous » kongolais appelés à entretenir des relations circulaires en vue d’ouvrir le pays à la pluralité des possibles dont il a besoin pour son »bien-vivre ».
1. Un politicien kongolais et le vieux beau temps au coeur de l’Afrique
Au même moment que le numérique permet un accès suffisamment facile à l’information et à la marche politique du monde, elle est en train de poser les fondations d’une époque politique de »la postvérité ». Vérité entendue dans le sens de la correspondance entre ce qui est dit et les faits (réels).
La honte et la gêne ont disparu de la vie des communicateurs, des politiciens et des »influenceurs » fanatiques du buzz. A leurs yeux, les »like » et »les coeurs » sont amplement suffisants comme expression de »leur authenticité ». Les émotions qu’elles suscitent font que le public des »likeurs » en redemandent. Cet envoûtement numérique peut porter préjudice à l’étude, à l’apprentissage et à l’approfondissement de certaines questions abordées.
La profusion des »like » et des »coeurs » semble de plus en plus suffisante pour la véracité d’un texte ou d’une vidéos postés sur les réseaux sociaux. Les insultes, le refus du respect de la décence ordinaire, les mensonges, l’exposition de la vie privée et/ou les atteintes à la vie privée ont désormais droit de cité. La honte et la gêne ont disparu de la vie des communicateurs, des politiciens et des »influenceurs » fanatiques du buzz. A leurs yeux, les »like » et »les coeurs » sont amplement suffisants comme expression de »leur authenticité ». Les émotions qu’elles suscitent font que le public des »likeurs » en redemandent. Cet envoûtement numérique peut porter préjudice à l’étude, à l’apprentissage et à l’approfondissement de certaines questions abordées.
Il peut encore récolter des fruits escomptés dans un milieu apprivoisé par les communicateurs, les politiciens et les »influenceurs » et leurs fanatiques dont il a pris possession. En marge de ce cercle, l’envoûtement est remis en question. Un exemple. Il y a quelques jours, un politicien kongolais s’est risqué dans un débat avec des journalistes suffisamment outillés sur la marche politico-historique de son pays. Habitué à manquer du respect à ses compatriotes et à éviter tout recours à la pensée, victime de la défaite de la raison dont souffrent plusieurs de ses amis politiciens, il n’a pas su être à la hauteur du débat.
Il a dû pousser ses interlocuteurs à regretter le vieux beau temps où le coeur de l’Afrique avait des politiciens de grande qualité de la trempe de Kamanda wa Kamanda, de Mpinga Kasenda, de Maître Nyimi, de Liyawu, de Mabika Kalanda, etc. Ses interlocuteurs semblaient avoir lu mon article sur la fuite du débat au coeur de l’Afrique[1]. Ils l’ont accusé d’inculture politique.
En fait, pour plusieurs politiciens kongolais d’hier comme d’aujourd’hui, à quelques exceptions près, toute la pensée politique se résume à ceci : »Mobutu doit partir. Kabilla doit partir. »Joseph Kabila » doit partir. Tshisekedi doit partir. » Réfléchir sur le fait que depuis Mobutu tous les présidents sont sommés de partir sans que le pays s’engage réellement sur la voie de la véritable souveraineté intégrale semble être pour eux une préoccupation secondaire. Comment envisager des systèmes ouverts aux possibles pluriels pour mettre fin à cette ritournelle afin que »le bien-vivre-ensemble » soit la chose la mieux partagée, telle est l’une des questions qu’ils évitent comme de la peste. Ce faisant, ils se comportent beaucoup plus en agitateurs et propagandistes[2] colonisant les émotions virtuelles. Consciemment et/ou inconsciemment, ils refusent d’être des politiciens dignes de ce nom et/ou »hommes d’Etat » et participent de la fabrication perpétuelle d’un »Etat-raté-manqué ». Au vu de leur comportement, plusieurs de leurs compatriotes estiment qu’ils sont au service des forces néocoloniales et de leur »ego » surdimensionné.
2. Démocratie et émotions
Ils ont constamment recours au mot »démocratie » en refusant de comprendre que la démocratie qu’elle est (aussi) un apprentissage, ne fût que par la procédure qu’elle implique. (En effet, le débat démocratique est un procès d’apprentissage. Il peut produire de l’intelligence collective dans le chef des débatteurs.) Et que »la démocratie s’articule sur deux dimensions : une épistémologie, c’est-à-dire une vision du monde, un accord sur la réalité des faits, afin de constituer un monde commun, et une sociabilité qui donne forme à des relations pacifiques dans une société civile. [3]»
Victimes consentantes de « la technocratie » et de « la sorcellerie capitaliste », les politiciens kongolais décriés, leurs communicateurs, leurs « influenceurs » et leurs fanatiques ont besoin que le pays réinvente des stratégies de désenvoûtement des coeurs et des esprits ainsi que celles de la sphère politique. Le retour à la palabre au niveau des collectifs citoyens à la base de la société kongolaise peut être compté parmi ces stratégies.
Ces relations peuvent même être tumultueuses, conflictuelles au cours des débats appelés à transformer la violence diabolique en violence symbolique, à accepter »l’harmonie conflictuelle » non-meurtrière et créatrice d’un »Nous » et des »Je » entretenant des relations circulaires permanentes. Agitateurs, ces politiciens entretiennent la volonté d’ignorer qu’ amplifie et massifie, ce flux d’émotions qu’ils provoquent peut exercer une force d’attraction suffisante pour conduire le pays à la paralysie.[4]
Il est vrai que la politique a toujours suscité des émotions. Mais à l’heure du numérique, il y a une production d’un « surplus d’émotions à l’état brut qui ramènent les individus à leurs identités primaires. Ces affects bruts peuvent ensuite devenir la matière premières travaillée par des idées politiques- en particulier extrémistes. [5]» Ils peuvent susciter des haines et des fureurs corsées, nuisibles au »bien-vivre-ensemble », aux soins à apporter au »Nous ». Ils peuvent être un handicap sérieux à la (re)naissance d’une nation kongolaise digne de ce nom.
Prisonniers des »likes » et des »coeurs », ces politiciens »émotifs » rompent avec »l’expérience du monde ». Or , « l’expérience du monde repose sur la capacité à stabiliser la distinction entre le réel et l’imaginaire. C’est dans et sur cette distinction que nous pouvons rencontrer d’autres subjectivités. [6]» »Le viol de l’imaginaire » et du réel par le virtuel complique les choses. « La polarisation politique découle de la difficulté à rencontrer le rival parce que quand la distinction entre le réel et l’imaginaire (virtuel) s’affaisse, le sujet politique est de plus en plus centré autour de ses affects. Ces affects imaginaires isolent le moi des autres, privant le sujet des médiations réelles et symboliques qui constituent un monde commun. [7]» Ce qui donnait toute sa consistance à l’espace public traditionnel politique s’en retrouve trahi. En effet, « la sphère publique traditionnelle était ritualisée, régulée par des artifices et des codes, et donc agissait comme médiation symbolique, qui protégeait le moi de la menace posée par des mondes imaginaires où n’intervenait aucun principe de réalité. Ce qui se perd donc, c’est la médiation symbolique qui crée un rapport au monde réel, laissant le sujet nu face à son magma émotionnel. La suprématie des affects, c’est l’implosion des formes organisées et cérémonielles de l’espace public. [8]»
Victimes consentantes de »la technocratie » et de »la sorcellerie capitaliste », les politiciens kongolais décriés, leurs communicateurs, leurs »influenceurs » et leurs fanatiques ont besoin que le pays réinvente des stratégies de désenvoûtement des coeurs et des esprits ainsi que celles de la sphère politique. Le retour à la palabre au niveau des collectifs citoyens à la base de la société kongolaise peut être compté parmi ces stratégies.
Babanya Kabudi
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[1] Les politiciens Kongolais ont fui le débat – Ingeta [2] Dans son livre intitulé »Dé-civilisation,. Les nouvelles logiques de l’emprise » ( Paris , Les Liens qui libèrent, 2025), Roland Gori établit une différence pertinente entre politiciens et propagandistes. J’y reviendrai dans un prochain article. [3] E. ILLOUZ, Le futur des émotions. Comment la technologie et le capitalisme exploitent notre subjectivité, Paris, Gallimard, 2026, p.100. [4] Ibidem, p.101. [5] Ibidem. [6] Ibidem,,p. 102. [7] Ibidem. [8] Ibidem, p.102-103.