Par Jean-Pierre Mbelu
« L’État prospère quand l’éducation prospère. Plus l’éducation est forte, plus le pays est grand et fort. »
– XI JINPING
« Aucune nation, aucune société et aucun ordre international ne peut se dire juste et humain s’il mesure son succès uniquement à l’aune du pouvoir et de la prospérité, en négligeant ceux qui vivent en marge. »
-Pape Léon XIV
La guerre au Kongo-Kinshasa a duré une trentaine d’années. Elle n’a pas encore pris fin. Elle fait partie de « la mémoire du sang » kongolais. Elle a marqué les Kongolais(es) d’un sceau de souffrance, de résistance et de résilience dans leur corps et dans leur coeur. Malgré la trahison et la corruption de plusieurs d’entre eux. De génération en génération, ils en parleront.
Stratégie entretenue par le capitalisme du désastre et d’accumulation « par dépossession », elle semble avoir engendré, au coeur de l’Afrique, une politique « par dépossession ».
Comment passer de cette politique par dépossession pour refonder une nation ? Mufoncol Tshiyoyo répond : « Par une décision politique. » Qui va la prendre ? Et comment, dans une pays où des millions des Kongolais(es) sont dépossédé(es) de leur sens de créativité, d' »inventivité et d ‘imagination et attendent des signes du Ciel ».
Telles sont les questions que cet article essaie d’étudier en indiquant quelques pistes sur lesquelles « la foule peuple » peut s’engager pour participer à l’édification d’un « nous », riche de promesses d’un avenir différent.
Un article d’une profondeur inégalée
Dans l’un de ses articles d’une profondeur inégalée, Mufoncol Tshiyoyo, après avoir nommé « la mémoire du sang » kongo « notre blessure fondatrice », pense que les partis politiques, agents de la néocolonisation du pays, empêchent son émancipation politique. Il estime, à juste titre, que le pays a besoin d’une décision politique refondatrice de la nation. Il écrit : « Une nation ne se construit pas seulement par ses triomphes. Elle se construit aussi, peut-être surtout, par ce qu’un peuple a traversé ensemble (…).Nous avons souffert ensemble. Cela ne console pas. Mais cela nous oblige. Cela nous fonde. Une nation, écrivait Renan, c’est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs et le désir de vivre ensemble. Nous avons les souvenirs. La rumba dit le désir. Il ne manque que la décision politique.Cette décision ne viendra pas de partis politiques. Elle viendra d’une refondation. Un seul cap. Une seule conscience. Une seule nation. Le Congo. »
Il se pratique au Kongo-Kinshasa une sorte de « politique par dépossession ». Les populations massifiées traînent à pouvoir devenir des citoyens et des citoyennes à part entière. C’est-à-dire des hommes et des femmes kongolais prenant une part active à l’édification de la cité kongolaise.
Néanmoins, cet article ne dit pas comment pourrait être prise cette décision politique. Pourrait-elle être possible sans la production collective de l’intelligence et d’un « nous » constitutif de « la nation »? Sans une éducation fondée sur le civisme et tirant toutes les leçons possibles et imaginables de l’hymne national kongolais magnifiant le « nous » lorsqu’il soutient, entre autres, que « nous bâtirons un pays plus beau qu’avant »? Qui prendrait cette décision politique ? Les élites au pouvoir accompagnée de « la foule masse » ou des gouvernants responsables soumis à des mandats impératifs et engagés dans une démarche d’éducation et de formation à la citoyenneté et soucieux de conférer le pouvoir réel au « foule peuple » en renversant la pyramide hiérarchique et en promouvant le principe de subsidiarité ? Dans un pays où il est souvent répéter que « le peuple est le souverain primaire », une décision politique se passant du « foule peuple » serait purement et simplement « un coup d’Etat populaire ». Ou plutôt une institutionnalisation d’un « Etat-raté-manqué ».
En étant un peu attentif à la manière dont « la politique » se pratique au Kongo-Kinshasa, la préférence pour « la foule masse » l’emporte sur l’éducation et la formation de « la foule peuple ». Et « l’entre-nous » nécessaire à l’avènement du « nous », de « la nation », ne se crée pas. Les lieux de la palabre refondatrice de « l’entre-nous », comme peuple et non comme applaudisseurs, tambourinaires et thuriféraires sont quasi inexistants.
Il se pratique au Kongo-Kinshasa une sorte de « politique par dépossession ». Les populations massifiées traînent à pouvoir devenir des citoyens et des citoyennes à part entière. C’est-à-dire des hommes et des femmes kongolais prenant une part active à l’édification de la cité kongolaise. Il semble même que ces populations massifiées se complaisent dans cette situation tout en criant sur les toits que le Kongo est une grand pays.
Des dépossédés attendant « les signes du Ciel »
Dépossédés de tout sens de créativité, d’inventivité et d’imagination, plusieurs compatriotes vivent d’ une impuissance ingurgitée. Ils rêvent. Ils croient naïvement en l’avènement d’un « sauveur ». Ils ont peur d’être des acteurs historiques. Ils attentent « des signes du Ciel »…
Crier sur les toits que le Kongo-Kinshasa est un grand pays pendant que le taux d’éducation et d’alphabétisation est l’un des plus faibles de l’Afrique et du monde est une façon de confondre le quantitatif (la géographie) et le qualitatif (l’éducation et la formation fortes, de qualité et prospères).
Ma peur est que « les églises » puissent être des agents actifs de cette dépossession. Il serait absurde, pour elle, d’enseigner que l’humain est créé à l’image et à la ressemblance du Créateur et de le pousser, au Kongo-Kinshasa, à se dépouiller des marqueurs liés à cette référence : la créativité, la liberté, la conscience, la justice, l’imagination et le sens de l’inventivité.
L’école et l’université pourraient aussi être questionnées sur la qualité d’élites qu’elles forment. Pourquoi ne semblent-elles pas être à la hauteur des débats politiques et sociétaux alors qu’ils sont détentrices de gros diplômes ? Que faire pour avoir des élites la hauteur ? Organiser les minorités conscientes comme le recommande Freddy Mulumba Kabuayi ou tendre la main aux intellectuels organiques, « poissons dans l’eau de la foulle peuple »? Les deux peuvent marcher de pair…
Faire ces remarques, poser toutes des questions, cela ne signifie pas qu’il n’y a pas, par-ci par-là, des signes attestant qu’il y ait des Kongolais et des Kongolaises « sauvés » de cette politique élitiste par dépossession.
Des minorités « sauvées » de la dépossession existent. Elle se retrouvent à Kanyama Kasese où elles mettent leurs talents au service de la nation. Des Wazalendo coopérant avec les FARDC pour défendre l’intégrité territoriale et la terre-mère en font aussi partie. D’autres encore persévèrent dans le travail d’éveil des consciences. Contre vents et marées. Les écoles et les universités se construisent. Cela étant, une question demeure : « Tout ceci est-il fait pour produire « le nous » ou consolider la pyramide hiérarchique au service du capitalisme sorcier ? »
La main tendue vers les huissiers du capital et en permanence, est-elle une main libératrice ? La main qui donne n’a-t-elle pas toujours tendance à rester au-dessus de celle qui reçoit ? Qu’est-ce qui justifierait, par exemple, la non-extension du service national à tout le territoire kongolais ?
Quelles leçons a-t-il permis d’apprendre ? Xi Jinping nous en donne une : « L’État prospère quand l’éducation prospère. Plus l’éducation est forte, plus le pays est grand et fort. »
Crier sur les toits que le Kongo-Kinshasa est un grand pays pendant que le taux d’éducation et d’alphabétisation est l’un des plus faibles de l’Afrique et du monde est une façon de confondre le quantitatif (la géographie) et le qualitatif (l’éducation et la formation fortes, de qualité et prospères). Mais, souligne le Pape Léon, « aucune nation, aucune société et aucun ordre international ne peut se dire juste et humain s’il mesure son succès uniquement à l’aune du pouvoir et de la prospérité, en négligeant ceux qui vivent en marge. »
En effet, en marge des minorités « sauvées » de la politique par dépossession de la créativité, de l’imagination et de l’inventivité, combien vivent, encore aujourd’hui, confinés dans leur rôle ignoble d' »atalaku », sans aucune perspective d’avenir, sans entrevoir la possibilité d’apporter leur pierre à l’édification du « nous », de la nation.
Décision politique et adhésion populaire
Oui. Le Kongo-Kinshasa a besoin de la décision politique pour se constituer en nation. Celle-ci devrait d’être un fait historique populaire mature et souveraine, édifié sur « la mémoire du sang ». Prise par les élites au pouvoir sans adhésion populaire sage, intelligente, participative et au bout des efforts conjugués de manière permanente pour créer un « entre-nous » par une palabre soucieuse d’une délibération de grande qualité et les décisions collectives, elle risque d’être fragile.
Le Kongo-Kinshasa a besoin de la décision politique pour se constituer en nation. Celle-ci devrait d’être un fait historique populaire mature et souveraine, édifié sur « la mémoire du sang ».
La production de « l’entre-nous » a l’avantage de produire des possibles pouvant, après des décisions prises, fécondés l’avenir commun. Décision politique oui. Volonté politique hiérarchique et collective, oui. Pour un grand Kongo-Kinshasa épris su sens collectif de créativité, d’inventivité et d’imagination et échappant à « l’inadaptocratie » dont l’accuse Charles Gave.
Babanya Kabudi