Par Jean-Pierre Mbelu
Mukalenge batu bamuvinga bantu, kabatu bamuvinga nsona (Prov. Luba)
Lire sereinement les signes des temps est une entreprise difficile. Surtout lorsque ces temps sont maussades et donnent l’impression d’effacer certains repères. Surtout lorsque ces temps deviennent troubles et défient toute rationalité. Surtout lorsqu’ils donnent l’ impression que la raison est défaite. Ces temps brouillés interpellent et questionnent la trop grande place accordée à la raison au dépens des affects. Ils demandent si cet héritage de la modernité n’a pas besoin d’être remis profondément en cause au profit de la raison sensible. Oui. Les temps sont difficiles et compliqués. La conception du pouvoir hiérarchique en reçoit les contrecoups. Elle pourrait appeler à son secours une certaine tradicratie en vue de sauver, tant soit peu, »la vie bonne ». Sur le temps long. Un temps intégrant les notions de l’errance et de l’incomplétude permanente (entre les conquis de »la vie bonne » et leur instabilisation).
Des bakalenge deviennent des pieuvres
Dans les pays où la pyramide hiérarchique du pouvoir est, à tâtons, renversée, les leaders populaires (et/ou populistes) réussissent la reliance avec le peuple mis debout, devenu résistant et résilient. Ce peuple debout est le produit de la démultiplication de ces leaders populaires et des autres élites luttantes et structurantes ainsi que de leur interaction. Ces leaders populaires sont des « chefs », des « bakalenge » ayant compris le sens du « bukalenge », la signification, les devoirs et les obligations majeurs du « Mukalenge ».
Incarnés dans le peuple, les « bakalenge » deviennent des « pieuvres ». Tel est leur secret. Telle est leur force. Ils peuvent être vaincus sur le court terme. Sur le temps long, leur incarnation les rend invincibles.
S’incarner et interagir avec le peuple est l’un de ces devoirs et de ces obligations. Incarnés dans le peuple, les « bakalenge » deviennent des « pieuvres ». Tel est leur secret. Telle est leur force. Ils peuvent être vaincus sur le court terme. Sur le temps long, leur incarnation les rend invincibles. Pourquoi ? Ils ont réussi, avec le peuple debout, à se connaître, à mieux se connaître, à inscrire leur lutte dans leur histoire commune et dans leur tradition résistante et résiliente. Ensemble, ils se définissent comme étant les héritiers des aïeux ayant sacrifié leur vie pour que triomphent la liberté et la dignité.
Ayant bien circonscrit « la servitude initiale », ils ont compris qu’ils ne peuvent jouir de la véritable liberté que s’ils maîtrisent tant soit peu le destin en devenant, ensemble, « les démiurges » de leur propre destinée. Refusant la répétition de la renonciation à leur « nous » patriotiquement constitué, ils rejettent la mémoire aliénée et inscrivent leur lutte collective dans la promotion d’une mémoire vivante sur le court, le moyen et le long terme. Ils se connaissent. Ils connaissent leurs adversaires et leurs ennemis. Ils ont, sur le temps long, identifié leurs amis et savent, désormais, qu’ils ne sont pas seuls. Ils peuvent perdre des combats et pas la guerre contre leur soumission et leur abâtardissement.
« Non. On n’enchaîne pas la vérité »
Pour les « bakalenge », ce n’est pas leur « petit moi » qui compte. C’est d’abord et avant tout leur peuple. Ils peuvent être enchaînés. Ils savent que la vérité échappe aux chaînes et finit par triompher. Ils sont convaincus au plus profond d’eux-mêmes qu’on enchaîne pas la vérité. Ils vivent de cette conviction et la partagent avec leur peuple. Ils font l’unité des coeurs et des esprits en partageant cette conviction : « Non. On n’enchaîne pas la vérité ».
La conscience nationale éveillée se moque du temps qui passe. Il se moque de « la chronitite » réduisant le temps comptable à l’argent en disant « time is money ».
Lorsqu’il arrive qu’ils soient enchaînés, la pyramide renversée du pouvoir se redresse. Le peuple, propriétaire de ce pouvoir et souverain primaire se lève pour récupérer son dû. Cela peut prendre du temps. Beaucoup de temps.
La conscience nationale éveillée se moque du temps qui passe. Il se moque de « la chronitite » réduisant le temps comptable à l’argent en disant « time is money ». Il se fie au temps de la méditation, du recueillement, du discernement, de la lucidité et de la sérénité faisant advenir « le kaïros », le temps favorable de l’action individuelle et collective récusant « l’interdit de penser ».
Nos ancêtres, les « Bantu » et les « bintu »
Nos ancêtres avaient compris du lien entre le « Mukalenge » et ses sujets au dépens des « choses », des « bintu ». Le « Mukalenge » travaillant patriotiquement à la reliance avec les masses populaires à transmuter en peuple, en un peuple conscient de ses devoirs et de ses obligations, sur le court, moyen et long terme ne craint pas une année et/ou des années de sécheresse.
Le « Mukalenge » travaillant patriotiquement à la reliance avec les masses populaires à transmuter en peuple, en un peuple conscient de ses devoirs et de ses obligations, sur le court, moyen et long terme ne craint pas une année et/ou des années de sécheresse.
Elles ne sont pas un empêchement à la production des fruits au sein du peuple. Le privilège accordé aux « bantu » peut inciter à un usage rationnel des « bintu » pour protéger « la vie bonne ».
Les temps sont maussades. Les « individus souverains » se liguent contre les peuples souverains et/ou en quête de souveraineté. Ceux-ci ont besoin que se lèvent en leurs seins des « bakalenge » renversant la pyramide hiérarchique du pouvoir et de s’incarner afin que triomphe « le peuple d’abord ».
Babanya Kabudi