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Lumumba exhibé au stade, la version assassinée par des héritiers autoproclamés

Lumumba exhibé au stade, la version assassinée par des héritiers autoproclamés

Lumumba exhibé au stade, la version assassinée par des héritiers autoproclamés 1280 853 Ingeta

Par Mufoncol Tshiyoyo

Oui, cela devient burlesque. Pas parce que le peuple se souvient, mais parce que ceux que je nomme les élites de pouvoir ont décidé de transformer Patrice Lumumba en scapulaire destiné à masquer leur propre vide. Or, cette dérive prend corps dans des gestes précis, où l’exhibition remplace sans détour la « fidélité » politique. Dès lors, comment ne pas y penser, lorsqu’un « gouvernement » qui ne pense pas comme Lumumba, qui n’agit pas comme Lumumba, qui vend ce que Lumumba refusait de vendre, se félicite d’un Lumumba de stade : lui paie un billet d’avion, l’exhibe à l’étranger, lui offre une voiture — ce que Lumumba n’aurait jamais accepté de son vivant —, alors on ne commémore plus. On neutralise par l’excès.

En réalité, le risible n’est pas dans la mémoire populaire. Il est dans cette « vaporisation inversée », pour reprendre ici l’expression de 1984 de George Orwell. On ne cherche plus à effacer l’homme. On sature l’espace de son image pour que son idée n’ait plus de place pour respirer.

Double pensée d’État

Ainsi, des « héritiers autoproclamés » l’exposent pour mieux l’occulter. Lumumba, l’insoumis d’hier, est alors autorisé à condition d’être inoffensif ; visible à condition d’être vidé ; honoré à condition d’être trahi. De fait, Lumumba ici, Lumumba là-bas, n’est plus combattu par les balles. Il est prostitué par la communication.

D’un côté, on célèbre Patrice Lumumba dans un stade. De l’autre, quelques jours plus tard, on abandonne la souveraineté du Congo entre les mains des États-Unis. Ce n’est pas de l’incohérence. C’est une opération chirurgicale sur la conscience nationale.

Concrètement, les gestionnaires officiels de la mémoire conservent son visage comme une marque déposée. Ils effacent le refus comme une erreur de syntaxe. Ils gardent l’icône, mais en détruisant sa ligne politique. Dès lors, celui qui disait « non » est transformé en décor moral destiné à couvrir le « oui » permanent des marchands de souveraineté. Il fallait donc un lieu.

C’est pourquoi le stade devient le lieu parfait de cette « double pensée d’État », au sens de 1984 (George Orwell). Un espace d’émotion sans conséquence, où l’on apprend au peuple à acclamer le symbole l’après-midi pour mieux supporter sa négation le soir venu. Autrement dit, c’est une anesthésie collective : Lumumba y est toléré comme image, mais interdit comme pensée. L’homme est autorisé à être scandé. Il interdit d’être poursuivi.
Mais ce qui rend la situation plus grave encore, c’est la chronologie.

D’un côté, on célèbre Patrice Lumumba dans un stade. De l’autre, quelques jours plus tard, on abandonne la souveraineté du Congo entre les mains des États-Unis. Ce n’est pas de l’incohérence. C’est une opération chirurgicale sur la conscience nationale. Le symbole est exalté au moment même où son contraire est acté. C’est la liberté proclamée au micro pour masquer l’esclavage signé dans les bureaux. Ainsi, on apprend au peuple que la souveraineté est un chant de supporters, mais jamais une décision de citoyens.

Lumumba est encore assassiné

Dans le même mouvement, le stade devient un rituel d’absorption de la colère, pendant que, ailleurs, hors caméra, le pays est livré à la découpe. Car, le nom de Lumumba ne sert plus à rappeler une trahison, mais à lui servir d’alibi. Il devient l’écran de fumée d’un État absent, qui fait de la profanation un hommage. Cette obscurité est d’autant plus lourde qu’elle coïncide avec l’ouverture, en Belgique, du procès lié à l’assassinat de Lumumba.

On a tué l’homme hier par le plomb ; on tue sa vérité aujourd’hui par le folklore. C’est donc un second assassinat, plus propre, plus efficace, orchestré par des agents de service du pouvoir, qui ont remplacé le combat par le contrat.

La Belgique ajuste son récit, travaille sa mémoire, soigne son image de « juste ». Mais, ce soin reste vain : on peut reconnaître un crime d’hier tout en en administrant les dividendes aujourd’hui. Pendant ce temps, pendant que l’on juge l’assassinat physique, on installe à Kinshasa des relais politiques qui sont la négation vivante de Lumumba. On a tué l’homme hier par le plomb ; on tue sa vérité aujourd’hui par le folklore. C’est donc un second assassinat, plus propre, plus efficace, orchestré par des agents de service du pouvoir, qui ont remplacé le combat par le contrat.

Dès lors, on ne tue plus Lumumba par la violence visible, mais par l’usage cynique de sa dépouille idéologique. Le tragique n’est donc pas que Lumumba soit invoqué. Il est qu’il soit consommé. Et qu’à force d’être exposé partout où sa pensée n’a plus droit de cité, son nom finisse par devenir le linceul de notre propre liberté.

Tant que Lumumba sert à masquer la dépossession, il est encore assassiné. Mais qu’ils sachent ceci : on peut emprisonner une dent, on peut exposer une relique, on ne peut pas domestiquer le souffle d’un homme qui a dit non, tant que d’autres voix portent ce refus avec la même exigence de vérité. Car, l’homme libre est celui qui, au milieu du bruit du stade, entend encore le silence de la vérité.

 

Mufoncol Tshiyoyo
M.T., un homme libre
Think Tank LP (La libération par la perception)

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