• IDEES & RESSOURCES POUR REINVENTER LE CONGO

La question américaine au Congo, un débat interdit?

La question américaine au Congo, un débat interdit?

La question américaine au Congo, un débat interdit? 1100 708 Ingeta

Par Mufoncol Tshiyoyo

Henry Kissinger disait : « Être l’ennemi de l’Amérique est dangereux, mais être son ami est fatal. »Cette phrase résonne avec une force particulière en République Démocratique du Congo. Pourtant, dès que l’on tente d’ouvrir un vrai débat de fond sur l’influence des États-Unis chez nous, le sujet est systématiquement « esquivé ». On nous impose un seul son de cloche. Mais au fond, pourquoi ce débat serait-il interdit ? Ensuite, par qui ? Poser la question américaine, c’est s’obliger à regarder l’histoire du Congo en face, alors que certains préfèrent les récits simples aux vérités complexes.

Depuis Mobutu, et peu importe les « dirigeants » ou « opposants » qui se sont succédé, une constante demeure. Presque tous tournent leur regard vers Washington pour quémander soit un soutien, soit une reconnaissance, soit une protection. Si chacun invoque l’Amérique, très peu prennent le risque d’expliquer au peuple pourquoi cette dépendance est devenue la boussole implicite de la vie politique congolaise.

Une mainmise américaine

On l’évoque à tout bout de champ, mais on ne débat jamais du choix de cette alliance par le Congo lui-même. Pourtant, l’histoire nous rattrape. Qui a formé la Division Spéciale Présidentielle (DSP) de Mobutu ? Qui a instruit l’armée rwandaise, celle-là même qui agresse le Congo aujourd’hui ? Qui a chassé Mobutu après l’avoir installé ?

Depuis l’assassinat de Patrice Lumumba, le Congo a toujours été traité comme un terroir sous possession américaine. Malgré cette mainmise, aucun antiaméricanisme primaire ne s’est jamais développé dans ce pays.

En réalité, depuis l’assassinat de Patrice Lumumba, le Congo a toujours été traité comme un terroir sous possession américaine. Malgré cette mainmise, aucun antiaméricanisme primaire ne s’est jamais développé dans ce pays. Alors, une question brûlante demeure. Pourquoi l’Amérique, à qui appartient symboliquement et stratégiquement le Congo, décide-t-elle de confier notre destin à ses proxys que sont le Rwanda et l’Ouganda ?

Qui ne sait pas que Mobutu a servi l’Amérique avec une loyauté absolue. Aujourd’hui encore, Kagame et Museveni sont eux aussi formés et soutenus par Washington. Chez nous, au Congo, la règle ne change pas. Ceux qui émergent sont, sans exception, des agents sélectionnés et imposés par l’Amérique. Tous.

« Toute la logistique était américaine »

L’histoire nous enseigne que pour anéantir l’Irak, il a d’abord fallu détruire l’armée irakienne. Le Congo n’a pas échappé à la règle. La destruction intentionnelle de la DSP visait non seulement à faciliter l’entrée de l’AFDL, mais surtout à instaurer le chaos. L’élite anglo-saxonne a préféré le vide à la structure. Ni la Guerre froide hier, ni la rivalité actuelle avec la Chine ne peuvent constituer une excuse valable pour les 12 000 000 de morts congolais dont personne ne se soucie.

La destruction intentionnelle de la DSP visait non seulement à faciliter l’entrée de l’AFDL, mais surtout à instaurer le chaos. L’élite anglo-saxonne a préféré le vide à la structure.

L’histoire, documentée notamment par Bernard Debré dans Le Retour du Mwami, nous révèle une vérité crue. La chute de Mobutu n’était pas qu’une révolution interne. Elle fut une opération dont « toute la logistique était américaine », appuyée par des bases en Ouganda et des militaires américains dont les corps ont été rapatriés dans le plus grand secret.

Je cite ici Bernard Debré : « Les Tutsi, eux, bénéficient pour le moins de la « sympathie » des puissances anglophones. Les Américains, qui disposent de bases militaires en Ouganda, se montrent même prêts à donner quelques petits coups de main à Kabila. Toute la logistique de l’opération est, à vrai dire, américaine. D’ailleurs, pendant la guerre qui va bientôt éclater, des militaires américains seront tués. Leurs corps seront rapatriés discrètement grâce au concours des troupes françaises stationnées dans la région » (1998 : 162). Que faisaient des militaires américains à l’est du Congo alors que le pays n’était pas en guerre contre l’Amérique et que l’on présentait l’AFDL comme seul agresseur ?

Le drame du Congo

Le drame du Congo ne tient pas uniquement à la faiblesse de l’État ou aux rivalités locales. Il tient au fait que notre chaos est devenu, pour certains acteurs majeurs, un système plus utile que la stabilité. C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre l’affaiblissement méthodique de notre appareil de défense.

Le drame du Congo ne tient pas uniquement à la faiblesse de l’État ou aux rivalités locales. Il tient au fait que notre chaos est devenu, pour certains acteurs majeurs, un système plus utile que la stabilité… Dès lors, une question fondamentale se pose. Peut-on confier la reconstruction de notre armée à ceux qui ont historiquement planifié son infiltration ?

Dès lors, une question fondamentale se pose. Peut-on confier la reconstruction de notre armée à ceux qui ont historiquement planifié son infiltration ? Comme l’écrivait Kwame Nkrumah, « l’essence du néocolonialisme est qu’un État peut paraître indépendant tout en voyant sa politique dirigée de l’extérieur ». Si j’avais la responsabilité de décider, je confierais la formation de l’armée nationale à un fils du pays qui n’a fréquenté aucune académie militaire étrangère.

Mon choix se porterait sur un chef formé au Congo, par le Congo et pour le Congo. Pourquoi ? Parce que, comme l’écrivait Pierre Renouvin dans son Introduction à l’histoire des relations internationales, la vie des groupes humains — et donc leur manière de se battre — subit l’influence directe du relief, du climat et de l’hydrographie (Renouvin & Duroselle, 1991 : 6).

Notre « Art de la guerre »…

Si la géographie est cette « force profonde » qui dicte le destin des nations, alors notre stratégie militaire ne peut pas être un copier-coller de doctrines étrangères. Les académies de West Point ou de Saint-Cyr enseignent une guerre conçue pour des plaines ouvertes. Or, le Congo est une énigme géographique que ces manuels ne savent pas résoudre. Notre « Art de la guerre » doit naître de notre propre sol, de la forêt équatoriale et de la maîtrise de nos réseaux hydrographiques.

La véritable force d’une armée ne réside pas seulement dans son équipement, mais dans la filiation idéologique entre l’officier et sa terre. Pour que le Congo cesse d’être un terrain de jeu pour les puissances, il doit d’abord se réapproprier l’art de la guerre chez lui.

Au-delà de la technique, c’est une question de cœur et de dignité. On ne défend bien que ce que l’on aime et ce que l’on comprend. Un officier formé ici n’apprend pas seulement la tactique, il porte en lui l’âme de son peuple, ses souffrances et ses aspirations. Et ne pas faire confiance aux fils du pays pour former leur propre armée est un acte grave. C’est douter de la capacité de l’homme congolais et accepter que la défense nationale soit pensée ailleurs. C’est maintenir le pays sur le marché des enchères internationales. Demandons-nous pourquoi Ho Chi Minh confia la direction de l’armée qui plus tard libéra le Vietnam à un enseignant qui n’a jamais fait l’armée ?

En définitive, la véritable force d’une armée ne réside pas seulement dans son équipement, mais dans la filiation idéologique entre l’officier et sa terre. Pour que le Congo cesse d’être un terrain de jeu pour les puissances, il doit d’abord se réapproprier l’art de la guerre chez lui. Voilà pourquoi je pense comme Nelson Mandela, même si je précise d’emblée que je ne crois pas en lui comme figure politique de référence : « Il arrive un moment où il faut choisir entre se battre ou se soumettre. » Pour nous, Congolais, ce moment est venu. Nous devons cesser d’être les victimes des calculs des puissances pour devenir les seuls maîtres de notre terre.

Likambo oyo eza likambo ya mabele.

Mufoncol Tshiyoyo, M.T., un homme libre

INGETA.

REINVENTONS

LE CONGO

Informer. Inspirer. Impacter.

Notre travail consiste à :
Développer un laboratoire d’idées sur le passé, présent et futur du Congo-Kinshasa.

Proposer un lieu unique de décryptage, de discussion et de diffusion des réalités et perspectives du Congo-Kinshasa.

Aiguiser l’esprit critique et vulgariser les informations sur les enjeux du Congo, à travers une variété de supports et de contenus (analyses, entretiens, vidéos, verbatims, campagnes, livres, journal).