• IDEES & RESSOURCES POUR REINVENTER LE CONGO

Personne n’a le monopole des fusils au Congo

Personne n’a le monopole des fusils au Congo

Personne n’a le monopole des fusils au Congo 788 526 Ingeta

Par Mufoncol Tshiyoyo

Les anciens de l’AFDL reprennent du service sous une nouvelle bannière de coalition politico-militaire. À dire vrai, ils n’ont jamais quitté la scène. Une précision s’impose ici. Évoquer l’AFDL exige d’élargir son regard. Ceux qui tiraient les ficelles hier, et qui les tirent toujours, ne sont pas les visages que l’on voit. Ce sont plutôt leurs maîtres: à Washington et dans le monde anglo-saxon. Les autres ne sont que ceux qu’Aminata Traoré et Boubacar Boris Diop qualifiaient de « sous-hommes utilisés par la ’Ndrangheta, la fameuse mafia calabraise » (La Gloire des imposteurs, 2014, p. 10).

Sous toutes les ruptures apparentes, une chose demeure : la continuité. On fait semblant de changer l’habit. Mais celui qui le porte et les intentions qui l’animent restent inchangés. Voilà pourquoi l’AFDL doit être nommée. Que ses anciens s’affrontent, se séparent ou s’enrubannent d’étiquettes inédites importe peu. Leurs rivalités de façade ne suffisent pas à briser la logique qui tient le Congo en otage. Dans ce théâtre tragique, la conquête du « pouvoir » relève du parrainage extérieur. Chacun prétend parler au nom de la nation, alors que chacun court mendier auprès du tuteur les garanties de sa propre installation.

Le triomphe du «pouvoir-os»

Aujourd’hui, rien de tout cela ne saurait surprendre. L’adage dit : « jamais deux sans trois ». Mais « comment effacer le passé de nos mémoires quand il n’en finit pas de nous envahir de si douloureuses façons ? » (Boris) L’histoire congolaise a érigé, elle, la répétition en méthode. Les acronymes valsent. Les positions se redistribuent, pendant que le mécanisme, immuable, persiste.

Briguer le pouvoir pour soi et bâtir la puissance de sa nation sont deux trajectoires étanches. L’ambition de l’exécutant instrumentalisé s’arrête net là où les maîtres lui assignent ses limites. C’est le triomphe du « pouvoir-os » : celui que l’on ronge, que l’on exhibe et autour duquel se joue un semblant de bataille politique.

Alors, condamner ces marionnettes ne suffit plus. S’ils reprennent la tête du mouvement aujourd’hui, c’est que les « acteurs » suivants, portés au pouvoir dans le sillage du même système, ont prétendu sauver le pays sans jamais en avoir les moyens. Ni le Kivu, ni Goma, ni Bukavu, d’où cette énième rébellion lance désormais ses défis, n’ont jamais été repris de force.

Un homme peut nourrir une ambition personnelle démesurée sans l’adosser à la moindre volonté souveraine pour son peuple. Briguer le pouvoir pour soi et bâtir la puissance de sa nation sont deux trajectoires étanches. L’ambition de l’exécutant instrumentalisé s’arrête net là où les maîtres lui assignent ses limites. C’est le triomphe du « pouvoir-os » : celui que l’on ronge, que l’on exhibe et autour duquel se joue un semblant de bataille politique. On s’y dispute les postes, les titres et les privilèges, tandis que le centre de décision réel, lui, demeure ailleurs. Posséder le décorum ne revient pas à détenir la souveraineté.

Jeu de dupes

Voilà le Congo ramené à la case départ. Je suis tenté de poser la question qui fâche : à qui la faute ? Chercher des boucs émissaires serait trop simple. L’urgence est de démonter le rouage. Par là, j’entends comprendre ce qui permet à ce vieux mécanisme de se reproduire, de recycler ses visages et de nous imposer, une fois encore, son calendrier. Ce mécanisme prospère dans un angle mort : l’absence d’une force nationale organisée, capable de canaliser la volonté collective et de se donner les moyens de ses ambitions. Ce vide, d’autres le constatent avant nous. Ils l’investissent. Ils dictent les enjeux. Ensuite, ils parlent à notre place.

Il faut s’adresser aux maîtres de ce jeu de dupes sans aucune illusion. Les Américains ne réagissent ni à la morale ni à la détresse humaine. La légende dit qu’ils ne réagissent qu’aux coûts stratégiques, aux risques d’enlisement et à la perte de contrôle.

Si la répétition s’est installée dans l’histoire congolaise, s’y résigner est un aveu de faillite. Elle trahit une terrible absence d’hommes. L’absence de femmes et d’hommes capables de forger une volonté politique autonome ; de porter un projet national et d’en assumer le prix. Ce sont ceux que j’appelle des bâtisseurs qui insufflent au pays une direction souveraine.

Le pouvoir se rappelle alors à nous dans sa brutalité matérielle : celle d’imposer une décision et de renverser le rapport de force. Mao avait-il tort lorsqu’il affirmait : « Le pouvoir politique est au bout du fusil » ? Dans l’arène des grandes puissances, le hasard n’existe pas. Les sanctions officielles masquent les complicités officieuses : elles disent ce que l’on montre, non ce que l’on permet.

Il faut s’adresser aux maîtres de ce jeu de dupes sans aucune illusion. Les Américains ne réagissent ni à la morale ni à la détresse humaine. La légende dit qu’ils ne réagissent qu’aux coûts stratégiques, aux risques d’enlisement et à la perte de contrôle.

Que faisons-nous ?

La question est de savoir qui tient le fusil, au service de quel projet et sous quelle tutelle. Parce qu’une arme ne garantit jamais, à elle seule, la souveraineté de celui qui la porte. Dès lors, il ne s’agit ni de condamner des hommes ni d’applaudir des armes. Je tente de démonter le système. On répète souvent que l’État a perdu le monopole de la violence légitime. C’est faux. On ne perd pas ce que l’on n’a jamais possédé. L’absence de l’État est un fait. Nul ne peut prétendre détenir l’exclusivité des armes au Congo. Ce constat lucide nous oblige à repenser les conditions dans lesquelles la force s’exerce, les intérêts qu’elle sert et le pouvoir qu’elle engendre.

Sans une organisation autonome, le peuple court une fois de plus le risque de fournir l’énergie d’une entreprise dont les véritables objectifs lui échappent. Enjoindre au peuple de « se prendre en charge » ne suffit plus. Un appel reste suspendu dans le vide tant qu’aucune organisation ne lui insuffle des moyens, une continuité et un cap. La justesse des mots ne remplacera jamais la patience d’une construction.

Puisque la disponibilité des fusils, tout comme le grondement de la colère populaire, ne suffit pas à fonder une puissance nationale. Celui qui capte cette colère peut la dévoyer et la mettre au service de son propre agenda. C’est ici que je déclare : sans une organisation autonome, le peuple court une fois de plus le risque de fournir l’énergie d’une entreprise dont les véritables objectifs lui échappent. Enjoindre au peuple de « se prendre en charge » ne suffit plus. Un appel reste suspendu dans le vide tant qu’aucune organisation ne lui insuffle des moyens, une continuité et un cap. La justesse des mots ne remplacera jamais la patience d’une construction.

Aujourd’hui, le monde doit le savoir. Nous ne sommes pas des spectateurs. Je me refuse à n’être que le commentateur des décisions d’autrui. Aujourd’hui, la question nous est posée, droite et nue : que faisons-nous ? Si nous discernons si bien les mécanismes par lesquels ce système recrute, installe et recycle ses marionnettes, quelle force autonome avons-nous bâtie pour infléchir le cours de l’histoire ? Où sont notre structure, notre pensée stratégique, notre volonté commune et les leviers capables de donner corps à nos ambitions ? Cette exigence nous frappe au visage. Que vaut notre lucidité si elle avorte avant de produire la moindre action ? Disséquer la dépendance nous oblige, par honnêteté, à forger les conditions de notre propre autonomie.

Refus radical

Cela débute par un refus radical. Refusons de lire notre tragédie avec le lexique de ceux qui se disputent l’os. La voie vers un chantier immense : fonder une organisation, des institutions, une capacité de production, de protection et de décision. Il nous faut des bâtisseurs pour ancrer la volonté nationale dans la rugosité du réel.

Le pouvoir réel se mesure à ce que nous sommes capables de décider, de produire, de protéger et de faire durer. Ce « nous » appelle une élite de conscience, non de préséance. Je l’adresse à celles et à ceux qui refusent de voir notre horizon confiné au choix stérile entre les différents valets d’un même système. À celles et à ceux qui acceptent de porter leur part dans la fondation d’une force nationale souveraine. Affirmer que nous ne sommes pas des spectateurs est un serment. Il nous appartient de générer notre propre puissance politique, tirée de nos propres entrailles, avec un cap et un grand projet pour le Congo.

On nous rabat les oreilles avec le « partage du pouvoir ». Mais de quel pouvoir parle-t-on lorsque la décision vitale s’ordonne à l’extérieur ? Que maîtrise-t-on quand le pays n’a pas les moyens de faire respecter sa propre voix ? La foire d’empoigne pour les places peut attendre. La construction du pays, elle, n’attend pas. Le pouvoir réel se mesure à ce que nous sommes capables de décider, de produire, de protéger et de faire durer.

Ce « nous » appelle une élite de conscience, non de préséance. Je l’adresse à celles et à ceux qui refusent de voir notre horizon confiné au choix stérile entre les différents valets d’un même système. À celles et à ceux qui acceptent de porter leur part dans la fondation d’une force nationale souveraine. Affirmer que nous ne sommes pas des spectateurs est un serment. Il nous appartient de générer notre propre puissance politique, tirée de nos propres entrailles, avec un cap et un grand projet pour le Congo.

Je tends la main à ceux des Wazalendo qui défendent le sol ( Likambo ya mabele) et non un maître. Ceux-là ont eu le courage de se lever quand d’autres attendaient le verdict du parrain. Eux, comme tous ceux qui refusent la fatalité de la passivité, sont libres de prendre langue avec nous. Parce que le vide que nous abandonnons devient l’empire des autres.

Que faisons-nous ?

Likambo oyo eza likambo ya mabele, likambo ya makila.
Mufoncol Tshiyoyo M.T., un homme libre
Fondateur du think tank La Libération par la Perception (Lp)

INGETA.

REINVENTONS

LE CONGO

Informer. Inspirer. Impacter.

Notre travail consiste à :
– Développer un laboratoire d’idées sur le passé, présent et futur du Congo-Kinshasa.

– Proposer un lieu unique de décryptage, de discussion et de diffusion des réalités et perspectives du Congo-Kinshasa.

– Aiguiser l’esprit critique et vulgariser les informations sur les enjeux du Congo, à travers une variété de supports et de contenus (analyses, entretiens, vidéos, verbatims, campagnes, livres, journal).