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Le Kongo-Kinshasa et l’indépendance économique

Le Kongo-Kinshasa et l’indépendance économique

Le Kongo-Kinshasa et l’indépendance économique 1199 674 Ingeta

Par Jean-Pierre Mbelu

« Une société qui ne maîtrise plus suffisamment les conditions matérielles de son autonomie peut rester juridiquement libre. Elle devient néanmoins plus difficilement libre dans ses choix. »
– Mounir Kilani

Mise en route

La tribalisation de la question kongolaise peut être l’expression d’une approche historique marquée par l’inversion cognitive. Elle peut aussi être un problème d’ignorance, de mauvaise foi ou tout simplement d’un choix conscient mais aliéné du marionnettisme dogmatique.

Cela ne signifie pas qu’il y ait, par-ci, par-là, des velléités tribalistes dues à une vision appauvrie du pays ; d’un pays appréhendé comme un gâteau dont certains s’empareraient des parts beaucoup plus importantes que les autres. Et pourtant, souverain économiquement, le Kongo-Kinshasa pourrait avoir de quoi procéder à une redistribution équitable de toutes les richesses dont il regorge dans leur immense diversité.

Le souverain, l’usurpation du pouvoir politique et trois livres

Rappelons que le souverain est celui qui décide (en situation exceptionnelle) en dernier ressort des orientations économiques, politiques, sociales, culturelles, environnementales, numériques etc. à prendre au bénéfice de l’intérêt général dans un pays. Il décide en fonction de la légalité et de la légitimité qui lui sont reconnues par les lois du pays. En principe, en démocratie, c’est le peuple qui est souverain. Malheureusement, les gouvernements représentatifs des intérêts des corporatocraties et le capitalo-parlementarisme ont usurpé, depuis très longtemps, la souveraineté populaire au dépens de l’intérêt général en réduisant les peuples à une masse de moutons dont l’union ne fait que la faiblesse.

En principe, en démocratie, c’est le peuple qui est souverain. Malheureusement, les gouvernements représentatifs des intérêts des corporatocraties et le capitalo-parlementarisme ont usurpé, depuis très longtemps, la souveraineté populaire au dépens de l’intérêt général en réduisant les peuples à une masse de moutons dont l’union ne fait que la faiblesse.

Au Kongo-Kinshasa, cette usurpation du pouvoir populaire date des années 1884-1885. Il a failli être récupéré le 30 juin 1960. Mais l’échec de la décolonisation a brouillé les cartes. Les corporatocrates, tout en accordant l’indépendance politique formelle , ont confisqué l’indépendance économique en participant à l’assassinat de Lumumba et en créant Mobutu.

En fait, ils n’ont jamais voulu que les richesses du Kongo-Kinshasa appartiennent à ses filles et à ses fils. Jules Chomé le confirme en des termes très clairs : « Les milieux financiers ont cru fermement, car nos milieux politiques ont surtout été naïfs, qu’il suffirait de donner à quelques Congolais des titres de ministre ou de parlementaire, des grands cordons, des autos de luxe, des gros traitements, des maisons somptuaires dans la cité européenne pour arrêter définitivement le mouvement d’émancipation qui menaçait leurs intérêts. »[1] Aujourd’hui, plus de cinquante ans après la publication du livre de Jules Chomé, les marionnettes dogmatiques reproduisent ce schéma. Il y a, en marge, des patriotes résistants,  »refusants » et résilients, eux, poursuivent la lutte d’émancipation souverainiste.

Néanmoins, plus de cinquante ans après ce texte de Jules Chomé, il y a lieu de se poser la question de savoir si ce qu’il considérait comme étant la naïveté de leurs politiques n’était pas déjà l’amorce et/ou la continuation du processus de leur dépossession du pouvoir économique. Processus dans lequel le Kongo-Kinshasa s’inscrira après son indépendance politique formelle. Cette hypothèse est envisageable. Trois livres peuvent venir à sa rescousse : « Aux origines du carcan européen (1900-1960). La France sous l’influence allemande et américaine »(Paris, Delga, 2014) et « Les origines du plan Marshall. Le mythe de « l’aide » américaine » (Paris, Armand Collin, 2023 de l’historienne française Annie Lacroix-Riz ; et « Les raisons cachées du désordre mondial. Analyses de géopolitique économique, juridique et monétaire » (Paris, Sigest, 2019) du docteur en droit français Valérie Bugualt.

Une lecture attentive et posée de ces trois livres et une reprise de la lettre de Lumumba à son épouse Pauline peuvent aider à comprendre les causes profondes de la déstabilisation perpétuelle du Kongo-Kinshasa. Il n’est pas facile de trouver des issues raisonnables et rationnelles à la descente du pays aux enfers sans ce détour par les penseurs occidentaux.

Au vu du titre du deuxième livre de Lacroix-Riz, qui peut, spontanément, penser qu’il y a des pages entières consacrées au Kongo-Kinshasa et à son économie ? En lisant Valérie Bugault, le lien entre le désordre mondial et le désordre kongolais peut être établi. Les corporatocrates, ces acteurs majeurs, sont les mêmes. Leur engagement pour l’usurpation du pouvoir politique ne date pas d’hier. Le savoir est un bénéfice énorme pour les filles et les fils du Kongo cherchant à sortir leur pays de la déstabilisation permanente. Ici, savoir peut procurer le pouvoir d’un agir en commun un peu plus performant.

Ce détour par l’Occident et certains de ses penseurs est nécessaire à la maîtrise de « la contradiction primaire » : la colonisation du Kongo par « le capitalisme de la finitude »[2] et ses fondés du pouvoir. Sans une approche sage, intelligente et lucide de cette  »contradiction primaire », le Kongo pourra organiser mille dialogues et ne réussira pas à renverser les rapports de force. Cela d’autant plus que plusieurs de ses fils et de ses filles ont choisi, en conscience, de jouer le rôle des « petites mains du capital ». Ce faisant, ils font partie de « la contradiction secondaire » que les patriotes souverainistes kongolais devraient finir par maîtriser en créant, sur le temps, une masse critique ayant une consciente connaissance de ces deux contradictions.

L’équation est difficile. Elle est compliquée. Elle est complexe. Plusieurs gouvernants kongolais jouent avec le feu sous les applaudissements du peuple-foule. A un certain moment, cela devient très inquiétant…Ils laissent les loups entrer dans la bergerie au nom du « philanthrocapitalisme » dans monde où « la science (fait) face aux nouveaux obscurantismes »[3]. C’est très dangereux…

Pourtant, tout est écrit et noir sur blanc. Il suffirait de lire et de partager avec un plus grand nombre en vue de produire de l’intelligence collective. Elle est différente des incantations et des slogans. Elle engage dans des actions transformatrices et réformatrices des coeurs et des esprits en vue de bâtir un pays plus beau qu’avant. Savoir par exemple que « le capitalisme de la finitude » et ses entreprises multi et transnationales utilisent les pays limitrophes du Kongo-Kinshasa comme proxies dans leurs guerres hybrides contre « la démocratie » permet de comprendre la perpétuité de la guerre qui est mené au pays de Lumumba.

Un autre livre et l’étude de l’Occidentologie

Cette guerre touche aussi la santé publique. Kampala et Kigali ont été utilisés comme lieux des tests des produits pharmaceutiques pour certaines maladies comme le Sida. Ce n’est pas une théorie complotiste. Un livre écrit par l’actuel secrétaire américain à la santé en témoigne. Son sous-titre est éloquent : « leur guerre contre la démocratie et la santé publique. »

Le Kongo-Kinshasa a raté l’indépendance économique après l’échec de la décolonisation. Depuis lors, plusieurs de ses enfants se battent pour être « les kapita médaillés » des véritables détenteurs du pouvoir économique et non pour la souveraineté économique du pays. Il y a une alternative à créer pour minorer ces « kapita » et engager le pays sur la voie de la souveraineté intégrale. Cette lutte vaut la peine d’être menée.

Il y a, encore là, un livre dont le titre[4] peut laisser les Kongolais indifférents. Pourtant, en le lisant, ils pourraient être surpris de découvrir ceci : « Je me souviens très bien de la réaction choquée de mon père et de mon oncle John Kennedy à l’assassinat du libérateur du Congo, Patrice Lumumba, le jour de mon anniversaire, le 17 janvier 1961, une semaine avant l’investiture de mon oncle comme président des Etats-Unis. JFK considérait Lumumba comme un « George Washington du Congo ». Les sociétés minières américaines et européennes avaient des yeux rivées sur les infinies richesses minières du pays, et Lumumba (…) avait juré d’exploiter ces richesses au profit du peuple congolais. »[5] La suite est connue…

Récapitulons. « Contradiction primaire » et « contradiction secondaire » à maîtriser. L’une après l’autre.

Les étudier. Les connaître en profondeur pour éviter l’amateurisme dans la quêtes des issues cordiales, rationnelles et raisonnables. En faire l’objet de la production de l’intelligence collective, loin des applaudissements et du bavardage du peuple-foule, dans les collectifs citoyens à la base de toute la société kongolaise,à l’école et à l’université. Une connaissance en conscience de ces deux « contradiction » aiderait à relativiser les velléités tribalistes alimentées par « les petites mains du Capital » pour créer « le chaos contrôlé ». Elle aiderait aussi à relever le défi de l’industrialisation kongolaise. Avoir des industries dans toutes les provinces couperait l’herbe sous les pieds des compatriotes considérant leurs congénères comme des intrus quémandant du boulot dans les provinces dont ils ne sont pas « originaires ». Cette sacralisation des identités tribales et ethniques est une tare que le pays traîne depuis la colonisation jusqu’à ce jour. Elle est l’expression de « la déraison du mimétisme » capitaliste. L’autre est vu comme un concurrent avec lequel la compétition est permanente. Ce réductionnisme identitaire sape d’autres approches possibles. L’identité est aussi relation et interaction. Surtout sur les terres où l’Ubuntu devrait signifier « Je suis parce que nous sommes ».

Un rappel pour terminer. le Kongo-Kinshasa a raté l’indépendance économique après l’échec de la décolonisation. Depuis lors, plusieurs de ses enfants se battent pour être « les kapita médaillés » des véritables détenteurs du pouvoir économique et non pour la souveraineté économique du pays. Il y a une alternative à créer pour minorer ces « kapita » et engager le pays sur la voie de la souveraineté intégrale. Cette lutte vaut la peine d’être menée. Les livres peuvent la soutenir, l’alimenter. Parce que « kozanga koyeba ezali liwa ya mobimba ». Le Kongo-Kinshasa a besoin des lieux de l’apprentissage de l’Occidentologie et de l’Ubuntu.

 

Babanya Kabudi

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[1] J. CHOME, L’ascension de Mobutu. Du sergent Joseph Désiré au général Sese Seko, Bruxelles, Complexe, 1994, p.24.

[2] Lire (absolument) A. ORAIN, Le monde confisqué. Essai sur le capitalisme de la finitude (XVIe-XXIe siècle), Paris, Flammarion,2025.

[3] Lire O. BERNE, P. TISSERANT et T. BEN AR, Le moment orwellien. La science face aux nouveaux obscurantismes, Paris, Seuil, 2026.

[4] R. F. KENNEDY,JR., Anthony Fauci, Bill Gates, Big Pharma. Leur guerre mondiale contre la démocratie et la santé publique, Paris, Marcopietteur, 2022. Sur cette question, il serait intéressant de lire A. BILHERAN et V. PAVAN, Le débat interdit. Langage, COVID et totalitarisme, Paris, Guy Trédaniel, 2022 et PH. DE VILLIERS, Le jour d’après, Paris, Albin Michel, 2021.

[5] Ibidem, p.451.

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