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Kongo-Kinshasa, écoute!

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Par Jean-Pierre Mbelu

« Dans ce monde de morts vivants, nous pouvons redevenir des acteurs imaginatifs et libres, animés par le souci de l’Autre, des Autres, qui augure d’un avenir paisible, heureux et réconcilié. »
– Pasteur Jean-Pierre Rive

Mise en route

Le mois d’août a débuté, au Kongo-Kinshasa par la célébration de la mémoire des Kongolais(es) victimes de la guerre raciste de prédation et de basse intensité dont elle est victime depuis plus de trois décennies. Au cours de cette célébration dans plusieurs provinces et villes du pays, certaines victimes de cette tragédie ont pris la parole pour crier leur douleur, espérant être écoutés par plusieurs de leurs compatriotes.

Il est possible que le Kongo-Kinshasa souffre (aussi) cruellement de la crise de l’écoute ayant conduit à l’endurcissement des coeurs et à destruction de la qualité de la vie, du bien-vivre, de l’épanouissement personnel en communauté. En guérir, en  »démocratie », est possible. En  »démocratie souveraine »(la palabre), bien entendu.

Curieusement, avant que ce mois ne touche à sa fin, certains de leurs compatriotes ayant célébré cette mémoire du sang ont remué le couteau dans la plaie en débitant des propos absurdes provoquant une indignation généralisée.

Que s’est-il réellement passé ? Les cris de ces compatriotes ont-ils étaient réellement entendus ? L’histoire de la tragédie kongolaise est-elle bien comprise et partagée par les fils et les filles du pays ? N’y aurait-il pas profondément une crise de l’écoute au pays de Lumumba ? D’une écoute de soit et des autres ? D’une écoute guérissant de la sclérocardie et de la surdité du coeur ?

Cette crise aurait lieu dans un pays où presque tout le monde lit ou feint de lire la Bible. Les Kongolais seraient-ils nombreux à avoir lu le Psaume 113 b ? « Leurs idoles, or et argent. Elles ont des yeux et ne voient pas…Des oreilles et n’entendent pas ? Qu’ils deviennent comme elles ceux qui les fabriquent », écrit le Psalmiste. Des compatriotes seraient-ils devenus si idolâtres que leurs oreilles soient plongées dans la surdité ? Qu’est-ce qui aurait pu accompagner cette surdité au point qu’ils n’écoutent plus les appels de la souffrance de leurs congénères ?

Il est possible que le Kongo-Kinshasa souffre (aussi) cruellement de la crise de l’écoute ayant conduit à l’endurcissement des coeurs et à destruction de la qualité de la vie, du bien-vivre, de l’épanouissement personnel en communauté. En guérir, en  »démocratie », est possible. En  »démocratie souveraine »(la palabre), bien entendu. Cela étant, il serait aussi intéressant d’examiner l’histoire de  »la démocratie des autres » dans laquelle les gouvernants du pays disent avoir basculé depuis les années 1990 sans que les preuves de la défense des vertus républicaines et démocratiques soient toujours données.

« Kukulupila » et la dérogation à la règle

Au cours de la campagne électorale de 2023, plusieurs candidats invitaient leurs interlocuteurs et futurs électeurs à une écoute mutuelle. Ils disaient : « Toyokana »[1] ! (Ecoutons-nous!) Cet appel traduit en tshiluba, l’une des quatre langues nationales du pays, peut être rendu par le verbe « tumvuanganayi » ou, mieux, par « tukulupilayi ». « Kukulupila », c’est plus qu’une simple écoute. C’est une écoute attentive invitant à la mise en pratique de l’appel passant par les oreilles. « Kukulupila », c’est aussi avoir « les oreilles éveillées » même quand on dort. « Batu wa lala, wa kulupila » (tu peux dormir tout en restant en éveil), disaient les anciens. L’écoute éveille. A soi, aux autres et au monde environnant. Cette écoute-éveil permet un commerce sage et intelligent avec soi et peut aider à opérer des choix émancipateurs pour soi et pour autrui. Elle enracine le coeur dans « les lumières naturelles » (de la liberté et de la raison). Celles-ci guident les choix individuels et orientent la vie.

Lorsque la qualité de l’écoute s’abîme, la qualité de la vie et de l’organisation de la cité en prennent le coup. Les choix hasardeux faits conduisent sur les chemins qui ne mènent nulle part…

Dans le Kasaï traditionnel, cet appel au « kukulupila » était lancé par le héraut du village. Il invitait aux « masambakanyi » (la palabre) chez le chef ou au travail collectif le lendemain. Il lançait un avertissement au sujet d’un événement important ou d’un danger auquel le village était exposé, etc. Actuellement, il y a encore des villages kasaïens où cette pratique est courante : l’appel à une écoute attentive, à une « écoute-éveil » fabricant « les somba manya » (ceux qui sont ouverts au savoir-être-avec-autrui en étant éveillés, avertis).

Les villes et les bidonvilles « modernes » au Kongo-Kinshasa ont dérogé à cette règle. Ils recourent à la radio, à la télévision et aux autres Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication. (Dans certains salons, la télévision est allumée même lorsque personne ne la suit. La fermer pour ouvrir les coeurs cerveaux est quasi impossible. Elle a fini par y imposer l’être-ensemble-séparément! Les jeunes ont choisi de se couper du monde extérieur en recourant aux écouteurs. Leur musique est non-stop.)

Cette dérogation semble avoir eu un impact négatif sur le « kukulupila », sur l’écoute attentive , sur l’écoute-éveil, suivie d’une pratique conséquente. Et dans certaines villes et plus particulièrement à Kinshasa, les cris et les nuisances sonores ont davantage abîmé la qualité du « kukulupila ».

La multiplication des débits de boissons et des églises rendant permanent le bruit. Nuit et jour. Et Kinshasa compterait plus ou moins 10.000 églises. Ces nuisances sonores, c’est notre hypothèse, ont abîmé la qualité de la vie : la dislocation des familles, l’incivisme et le manque de patriotisme, le repli narcissique sur soi au détriment de la grande famille, les « matalana » et l’individualisme collectif en sont des preuves.

En effet, lorsque la qualité de l’écoute s’abîme, la qualité de la vie et de l’organisation de la cité en prennent le coup. Les choix hasardeux faits conduisent sur les chemins qui ne mènent nulle part . Pourquoi ?

L’écoute attentive est une réponse à un appel pluriel, Un appel de soi à soi. Un appel des autres et de l’Autre, etc. Celui-ci passe par les oreilles pour éveiller le coeur. Le coeur, appréhendé selon une certaine anthropologie comme lieu où loge l’étincelle divine, lieu de l’unification de la pensée, des sentiments et de l’action[2], est sommé de répondre à cet appel pluriel ayant provoqué en lui une certaine résonance. Ses réponses seront l’expression de sa qualité, de qui le nourrit, de ce qui le nourrit et l’entretient au quotidien. S’il s’est épaissi et souffre de la sclérocardie , il deviendra incapable de discernement, de lucidité, de compassion, d’empathie, de solidarité et de fraternité.

La sclérocardie pourrait être interprétée comme l’une des expressions d’un coeur fermé à l’écoute, à une écoute bienveillante. Comment peut-on en arriver là ?

La démocratie et la passion-égalitaire du « otie natie »

Dans des sociétés où « la passion-égalitaire » dévore les coeurs et les esprits, le risque du mimétisme hédoniste est grand. Et surtout si, dans ces sociétés, le ventre est devenu un « petit dieu ». Les démocraties marquées par le rationalisme, le matérialisme et l’individualisme et ayant rompu avec l’anthropologie de l’intersubjectivité en ont fait (ou en font encore?) les frais.

Le Kongo-Kinshasa luttant contre les nuisances sonores devrait créer et/ou recréer, multiplier des lieux où ses filles et ses fils peuvent apprendre l’écoute et accueillir des coeurs qui écoutent. Des lieux où, « au-delà des oreilles, il faut ce coeur qui écoute, qui veuille entendre les autres et leur répondre. » Il y a là une question de volonté. D’une volonté prête à l’écoute. La volonté politique individuelle et collective devrait être ouverte à l’écoute.

Copier « la démocratie des autres » sans en avoir étudié et approfondi l’histoire peut se révéler très nocif pour la gestion du bien-vivre ensemble. Le Kongo-Kinshasa serait en train d’en faire l’expérience. Une petite oligarchie éprise de « la passion-égalitaire »(du otie, natie, comme on dit à Kinshasa) pratique la politique concurrentielle du ventre et cela contamine presque toute la société. La course effrénée au pouvoir et à l’avoir perturbe devient une fin en soi. (Le nombre de compatriotes s’autoproclamant « Présidents », « PDG », « Mokonzi », « Ye Meii », etc. à Kinshasa est impressionnant ! Ce n’est pas anodin.)

Ce mimétisme hédoniste plonge effectivement dans la sclérocardie. Est-ce possible de tenter d’en sortir ? Oui. Comment ? D’abord, en s’offrant des moments de recueillement et de méditation pour normaliser un commerce quotidien avec soi afin de ne pas perdre sa singularité sur la voie de l’ouverture l’autre. Et puis, en étudiant « la démocratie des autres » pour mieux en connaître l’histoire, les limites, la défaite[3], l’impensé, les luttes et les faux-semblants. Des livres rendant compréhensible une lecture phénoménologique et historique de l’homme démocratique occidental existent.

Un exemple : A. ANTOINE, L’impensé de la démocratie. Tocqueville, la citoyenneté et la religion, Paris, Fayard, 410 p. Ensuite, étudier les différentes formes d’organisation du pouvoir en Afrique (traditionnelle)[4] tout en questionnant le moment où ce continent, après le discours de Mitterrand à la Baule, a décidé de « pratiquer » « la démocratie des autres » sans en appeler à sa « démocratie souveraine ». En effet, lorsque Sen écrit son livre intitulé La démocratie des autres, il ajoute un sous titre qui en dit long sur l’invention des systèmes du pouvoir politique. Ce sous-titre, Pourquoi la liberté n’est pas une invention de l’Occident met en exergue la valeur qui est au fondement de ces systèmes : la liberté. Des hommes et des femmes libres ont créé leurs systèmes de pouvoir depuis la nuit des temps avant « le vol de l’histoire »[5]. Retrouver cette liberté créatrice et inventrice est encore possible au Kongo-Kinshasa et en Afrique aujourd’hui. Les pays membres de l’AES sont engagés sur cette voie. D’ailleurs, le Kongo-Kinshasa et l’Afrique devraient aussi répondre à la question de savoir pourquoi les conférences nationales africaines n’ont pas été une affaire « suivie » comme l’avait souhaité Fabien Eboussi Boulaga[6]. Cela dans la mesure où elles avaient essayé d’être, en organisant les conférences nationales, des creusets d’une nouvelle Afrique affirmant sa singularité en traçant sa propre voie politique et sociétale.

Enfin, le Kongo-Kinshasa et l’Afrique devraient faire montre d’un usage responsable de leur liberté pour créer et/ou recréer des espaces d’écoute mutuelle et de la mise en pratique de la philosophie de l’intersubjectivité. L’écoute mutuelle peut, en ouvrant les oreilles des uns aux autres, les pousser à s’exercer à la production du « nous » national et continental. (Le Kongo a une chance énorme d’avoir un hymne national d’une richesse incommensurable. Est-ce ses filles et ses fils le chantent en l’écoutant ? J’en doute un peu.) Le Kongo-Kinshasa luttant contre les nuisances sonores devrait créer et/ou recréer, multiplier des lieux où ses filles et ses fils peuvent apprendre l’écoute et accueillir des coeurs qui écoutent. Des lieux où, « au-delà des oreilles, il faut ce coeur qui écoute, qui veuille entendre les autres et leur répondre. »[7] Il y a là une question de volonté. D’une volonté prête à l’écoute. La volonté politique individuelle et collective devrait être ouverte à l’écoute. L’usage de certains mots et certains concepts dans l’espace public devrait être marqué par cette volonté.

République, démocratie et renaissance

S’il y a, au Kongo-Kinshasa, deux mots qui sont d’un usage plus que régulier dans les milieux des politiques et de leurs communicateurs, c’est la république et la démocratie. Tout et n’importe quoi est fait au nom de la démocratie. Malheureusement, un nombre important d’usagers de ces concepts oublie qu’ils sollicitent leur probité intellectuelle. Celle-ci « signifie d’entendre qu’il y a peut-être aussi des arguments chez mon interlocuteur qui me concernent, qui ont quelque chose à m’apporter. C’est la conception républicaine de la démocratie qui veut que les citoyens et les citoyennes se rencontrent en tant que tels et aient des choses à se dire. Cela ne signifie pas seulement : « J’ai quelque chose à te dire » ou : « Je lui ai dit ce que je pense », mais plutôt : « Tu as aussi quelque chose à me dire », Je veux me laisser atteindre par toi. » L’idée républicaine de la démocratie est que cette atteinte réciproque engendre une transformation réciproque. Et cela rend possible, pour parler avec Hannah Arendt, la natalité : cela permet un nouveau départ, de créer quelque chose de nouveau. »[8][ Donc, la République Démocratique du Congo a besoin, pour correspondre à sa dénomination, d’apprendre la vertu de l’écoute à ses filles et à ses fils en vue de se renaissance dans la production d’un  »nous » décidé à bâtir un pays plus beau qu’avant.

Lutter contre les nuisances sonores devrait, en plus des espaces d’apprentissage de l’écoute et de la pratique de l’intersubjectivité – comme les collectifs citoyens autonomisés à la base de la société kongolaise -, s’accompagner de la pratique d’une « économie de la dignité » et du « bien-vivre ». Mais aussi et surtout de la participation citoyenne à l’édification d’un Kongo différent à partir desdits collectifs.

Le Kongo-Kinshasa se voulant « une république » devrait faire de la vertu républicaine, du renoncement au soi idolâtré pour l’intérêt commun un leitmotiv pour ses filles et ses fils. Ce n’est possible que dans la sortie de soi pour aller vers autrui dans un »kukulupila ». Ceci demande des coeurs qui écoutent. Pour être « démocratique », le pays en a besoin. « Un coeur qui écoute ne tombe cependant pas du ciel (…). Les églises qui disposent des narrations, de réservoirs cognitifs, de rites, des pratiques et d’espaces où un coeur peut s’exercer à cette écoute et peut-être en faire l’expérience. »[9] En Occident, la sortie de la religion aurait-elle quelque chose à voir avec la défaite de la démocratie? Marcel Gauchet répondrait positivement à cette question[10]. Pour Hartmut Rosa, la crise de l’écoute et de la disponibilité à l’appel pluriel auquel elle est sommée de répondre est à la fois à la base de la crise de la foi et de la démocratie.

Lutter contre les nuisances sonores produites par les églises au Kongo-Kinshasa pourrait-il les transformer en des espaces où des coeurs peuvent s’exercer à l’écoute ? C’est possible. Même s’il semble qu’il y a mieux à faire. La lutte contre les nuisances sonores devrait s’accompagner de la lutte contre l’ignorance des pasteurs en matières anthropologiques, théologiques , exégétiques, psychologiques, historiques, etc. et contre « la théologie de la prospérité ».

Cette dernière est contre-productive. Elle soutient que ceux et celles qui accumulent l’avoir sont bénis par Dieu et les pauvres sont maudits. Cette vision de la richesse et de la pauvreté fabrique des « croyances non-éclairées » sur leur production par les systèmes organisationnels du pouvoir de l’iniquité. Les démons de la pauvreté et les sorciers en viennent, dans cette approche, à constituer l’unique cause de la précarisation des masses entières dans un pays disposant des richesses insolentes et accaparées depuis longtemps par quelques-uns de ses fils et de ses filles et leurs « parrains ».

Lutter contre les nuisances sonores devrait, en plus des espaces d’apprentissage de l’écoute et de la pratique de l’intersubjectivité – comme les collectifs citoyens autonomisés à la base de la société kongolaise -, s’accompagner de la pratique d’une « économie de la dignité » et du « bien-vivre ». Mais aussi et surtout de la participation citoyenne à l’édification d’un Kongo différent à partir desdits collectifs. Les églises catholiques et protestants ont fait l’expérience des conseils et/ou des communautés ecclésiales vivantes de base. Ces espaces interconnectés peuvent devenir de véritables lieux d’écoute mutuelle, des lieux où à force de se rencontrer, de se voir, de se parler, de s’écouter, les chrétiens et les hommes et femmes de bonne volonté peuvent participer, en partant d’en-bas, à la renaissance d’un Kongo-Kinshasa dont le coeur écoutant pourrait guérir, petit à petit, de la sclérocardie et de la surdité.

 

Babanya Kabudi

[1] Je me suis inspiré de cette campagne pour écrire mon livre intitulé Toyokana. Eloge de la parole partagée & de la tradicratie, Paris, Lobi Lelo, 2025.

[2] Lire D. COLLIN, Mettre sa vie en parabole. Pour un christianisme parabolique, Namur, Fidélité, 2010.

[3] E. TODD, La défaire de l’Occident, Paris, Gallimard, 2024.

[4] Lire J. KI-ZERBO, A quand l’Afrique. Entretien avec René Holenstein, Paris, Editions de l’Aube, 2003 ; J.-M. ELA, Cheikh Anta Diop ou l’honneur de penser, Paris, L’Harmattan, 1989 ; F. DIANGITUKWA, L’Afrique doit renaître, Vevey, Monde Nouveau/Afrique Nouvelle, 2016.

[5] Lire J. GOODY, Le vol de l’histoire. Comment l’Europe a imposé le récit de son passé au reste du monde, Paris, Gallimard, 2006.

[6] Lire F. EBOUSSI BOULAGA, Les conférences nationales en Afrique noire. Une affaire à suivre, Paris, Karthala, 1993.

[7] H. ROSA, Pourquoi la démocratie a besoin de religion. A propos d’une relation de résonance singulière, Paris, La Découverte, 2023, p.53.

[8] Ibidem, p. 54.

[9] Ibidem, p.55.

[10] Lire M. GAUCHET, La démocratie d’une crise à l’autre, Paris, Cécile Défaut, 2007.

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