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Le 2 août : « une date (re)fondatrice » du savoir kongolais

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Le 2 août : « une date (re)fondatrice » du savoir kongolais

Le 2 août : « une date (re)fondatrice » du savoir kongolais 2048 2560 Ingeta

Par Jean-Pierre Mbelu

« Quand croit le péril, croit aussi ce qui sauve. »
– Hölderlin.

Mise en route

Des Kongolais ont lutté depuis plusieurs années pour que la mémoire de leurs millions de morts ait un lieu où elle peut être célébrée. Cette lutte a finalement abouti à un résultat positif. Le Président de la République et son gouvernement ont édifié un mémorial permettant aux Kongolais de lutter individuellement et collectivement contre l’amnésie. Même si le chemin est encore long. Voir des Kongolais(es) habillé(es) en blanc et tenant des bougies de paix allumées pour commémorer ce jour et les entendre défendre les proxies utilisés dans la déstructuration et la destruction de leur pays peut conduire à se poser cette petite question : « Oyo ezali kindoki te ? » (N’est-ce pas de la sorcellerie?)

Cela étant, en célébrant le 02/08 collectivement, les Kongolais(es) peuvent être fiers de leurs luttants et de leurs refusants ; ces jeunes , ces hommes et ces femmes ayant pris conscience qu’oublier leurs morts serait compromettre leur à-venir. Leur courage, leur connaissance de la bête déchaînée et leur persévérance ont fini par payer : désormais, depuis 2022, le pays dispose d’ un mémorial pour toutes les victimes du « carnage » infligé au pays de Lumumba par les proxies des « grandes puissances » comme l’écrivait Pierre Péan en 2010. (Lire P. PEAN, Carnage. Les guerres des grandes puissances en Afrique, Paris, Fayard, 2010.. Lire aussi, F. HARTMANN, Paix et châtiment. Les guerres secrètes de la politique et de la justice internationales, Paris, Flammarion, 2007).

Mémoire et récits historiques

La célébration de cette année-ci a cette particularité d’avoir pensé à intégrer « le genocost » au programmes des « clubs de veille citoyenne » et à encourager et financer les recherches en master sur la justice transitionnelle. Ce pas est important. Il est encore insuffisant. Il souhaitable qu’il soit accompagné des récits historiques rappelant régulièrement ce qu’il y a eu. Pour dire les choses autrement, célébrer la mémoire des victimes kongolaises, c’est bien. Raconter au même moment ce qu’il y a eu, c’est mieux. Et à chaque étape, tirer des leçons à partager collectivement. Un journaliste kongolais, témoin des événements du 02/08/1998 le fait très bien sur Congo-Buzz tout en renvoyant les auditeurs à ses livres (2 AOÛT 1998 : DU RCD AU M23, LES LEÇONS DE SÉCURITÉ QUE LA RDC N’A JAMAIS TIRÉES ! )

Célébrer la mémoire des victimes kongolaises, c’est bien. Raconter au même moment ce qu’il y a eu, c’est mieux. Et à chaque étape, tirer des leçons à partager collectivement.

Célébrer la mémoire des victimes kongolaises en l’accompagnant des récits historiques en plus des témoignages des survivants, cela participe de la fabrication de la conscience historique, de la conscience nationale, de la cohésion sociale et nationale, de la consolidation de la tradition des luttes et de la culture de la résistance et de la résilience comme lieux d’ancrage du patriotisme.

Il y va d’un savoir individuel et collectif à acquérir. Un savoir pouvant aider à répondre à cette double question posée dimanche (02/08) à Kinshasa au mémorial « Maintenant que tu sais, tu fais quoi ? » « Maintenant que vous savez, que ferez-vous ? »

Savoir n’est rien…

Savoir, disait Martin Gray, n’est rien si ce que vous savez ne se devient pas votre sang. Victime de la Shoah, il avait dû prendre la mesure de ce savoir dans la lutte contre la bête tapie au fond du coeur de l’humain et de son rôle boosteur du courage humain, cette vertu de l’endurance dans l’impossible en vue de le convertir en possible.

Savoir, disait Martin Gray, n’est rien si ce que vous savez ne se devient pas votre sang.

« Maintenant que tu sais, toi, Kongolais(e) que l’humain est capable à la fois du pire et du meilleur, tu fais quoi ? » Tu ingurgites ce savoir afin qu’il te pousse à lutter individuellement et collectivement contre le triomphe de la bête en toi et chez autrui en travaillant avec courage, force et lucidité à la création des îlots de fraternité, comme dirait Edgar Morin. Îlots de fraternité comme lieux d’échange, de parole bienveillante, des rêves assumés et partagés collectivement pour un Kongo fraternel souverain.

Maintenant que tu sais que l’humain est capable du pire, tu passes au peigne fin, individuellement et collectivement, ta perception de l’autre pluriel, tes partenariats stratégiques et l’anthropologie qui les fonde. Serait-ce sain de mettre ce savoir en pratique en se hasardant à nouer des partenariats stratégiques avec ceux qui considèrent, encore aujourd’hui, les pays africains comme étant des  »pays de merde » ? Des pays dont les populations sont assimilées à la merde ? Des partenaires qui, hier, n’ont pas hésité à poignarder leur marionnette Mobutu dans le dos ?

« Maintenant que vous savez, que faites vous ? Vous arrêtez d’être les thuriféraires et les applaudisseurs de ceux de vos filles et de vos fils qui ont , hier, trahi le pays en coalisant avec l’ennemi et vous imposez, collectivement, une éthique reconstructive comme moment indispensable à toute réconciliation (re)fondatrice de la cohésion sociale. « Maintenant que vous savez, vous faites quoi ? » Vous vous (re)mettez à l’école de l’utopie de Lumumba[1] et à celle de Frantz Fanon pour éviter « la répétition ».

« Notre tort à nous, Africains, écrit Frantz Fanon , est d’avoir oublié que l’ennemi ne recule jamais sincèrement. Il ne comprend jamais. Il capitule, mais ne se convertit pas. » Il écrit aussi ceci : « Il n’est pas vrai de dire que l’ONU échoue parce que les causes sont difficiles. En réalité, l’ONU est la carte juridique qu’utilisent les intérêts impérialistes quand la carte de la force échoue. Les partages, les commissions mixtes contrôlées, les mises sous tutelle sont les moyens légaux internationaux de torturer, de briser la volonté d’indépendance des peuples, de cultiver l’anarchie, le banditisme et la misère. »

Relire l’histoire et rompre avec « les matalana »

« Maintenant que vous savez, vous faites quoi ? » Vous relisez individuellement et collectivement l’histoire du pays depuis la conférence de Berlin (1884-1885) en questionnant « les fantômes du roi Léopold II »[2] dont le 02/08 semble être « la répétition ». (Nous ne le dirons jamais assez, il y va du questionnement du contenu de ce que les enfants et les jeunes kongolais étudient à l’école et à l’université et dans d’autres lieu de (ré)éducation.)

Nous ne le dirons jamais assez, il y va du questionnement du contenu de ce que les enfants et les jeunes kongolais étudient à l’école et à l’université et dans d’autres lieu de (ré)éducation.

« Maintenant que vous savez, vous faites quoi ? » Vous vous engagez individuellement et collectivement à rompre avec « les matalana », ce culte que le kongolais moyen rend au « dieu-paraître » et qui, souvent, trahit un vide intérieur abyssal. Vous faites individuellement et collectivement une option pour l’humilité et l’approfondissement de l’intériorité.

Vous recueillez ce que vous lisez et/ou écoutez et vous l’approfondissez pour « une guérison intérieure » en vous disant : « L’arbre qui tombe fait beaucoup de bruit, la forêt qui germe ne s’entend pas », comme le soutenait Gandhi. Oui, il y a un travail individuel et collectif de guérison intérieure à mener pour un plus grand nombre de Kongolais(es).

Un devoir de gratitude et force intérieure

Il y a des arrêts à marquer régulièrement par devoir de gratitude. D’abord pour remercier Dieu, la force, l’énergie créatrice et les ancêtres protégeant le Kongo-Kinshasa afin qu’il tienne encore debout après le premier et le deuxième génocide. Comment expliquer que ce pays soit encore debout après ces deux assauts mortifères ? Peut-être parce que ce pays semble avoir une mission venant d’ailleurs pour lui, pour ses enfants, pour l’Afrique et pour le monde. Déchiffrer cette mission humblement pourrait illuminer les rêves de ses filles et fils et les pousser à interagir différemment pour bâtir un « nous » solide et un pays émancipé de l’esclavagisme humiliant, du capitalisme sorcier et néocolonisant.

La trahison, la corruption et les « matalana » sont les signes d’une certaine faillite morale et éthique kongolaise. Le développement des lieux où la remise en question perpétuelle, l’esprit critique, l’autocritique, le sens du devoir et de la discipline sont régulièrement à l’oeuvre sans autoflagellation est nécessaire au salut individuel et collectif kongolais.

Ensuite, encourager les résistants, les résilients et « les refusants » kongolais qui, depuis Berlin, luttent, au prix de leur sang, sur plusieurs fronts visibles et invisibles, pour rompre avec les paradigmes négatifs dont l’esclavage, la colonisation et la néocolonisation.

Enfin, renoncer, petit à petit, sur le court, le moyen et le long terme à toute politique du bouc émissaire. Elle marche de pair avec « les matalana ». Pourquoi ? Parce que la faillite morale et éthique internes à une « civilisation » la mine de l’intérieur. Et méditer sur le mot de l’historien grec Polybe peut être interpellant : « Aucune civilisation, écrit-il, ne cède à une agression extérieure si elle n’a pas d’abord développé un mal qui l’a rongée de l’intérieur. [3]» La trahison, la corruption et les « matalana » sont les signes d’une certaine faillite morale et éthique kongolaise. Le développement des lieux où la remise en question perpétuelle, l’esprit critique, l’autocritique, le sens du devoir et de la discipline sont régulièrement à l’oeuvre sans autoflagellation est nécessaire au salut individuel et collectif kongolais. Il y va profondément de la souveraineté intellectuel et spirituelle. C’est vrai que« quand croit le péril, croit aussi ce qui sauve. » (Hölderlin). Avec de la lucidité et du discernement soutenus, il est possible de le percevoir.

En effet, des peuples convaincus de la force de l’intériorité savent qu’elle capacite leurs victoires présentes et futures. Un représentant de l’un d’eux écrit ce qui suit : « Notre ennemi est très faible. Notre ennemi s’est tourné vers les armes nucléaires par faiblesse et par incapacité, non par force. Il est faible, alors il veut compenser cette faiblesse en possédant des armes nucléaires. Mais notre force réside dans la volonté de notre peuple. Notre force réside dans l’idéalisme de notre peuple. Notre force réside dans le patriotisme de notre peuple et son attachement à l’intégrité territoriale. Notre force réside dans les croyances, les convictions et les capacités intérieures de notre peuple. Notre force réside dans l’unité, la solidarité, la cohésion et l’harmonie interne entre le peuple. Voilà la force, et non les armes nucléaires. Parce qu’il manque de ces forces, il se sent exposé, il se sent faible, et il se tourne vers des armes toujours plus avancées. »

Cette force intérieure réalise des merveilles dans la fabrication des outils de défense de la souveraineté. Elle l’anime.

 

Babanya Kabudi

[1] MUKENDI NKONKO, L’utopie de Lumumba, Paris, Menaibuc, 2036.

[2] Lire A. HOCHSCHILD, Les fantômes du roi. La terreur coloniale dans l’Etat du Congo, 1884-1908,Paris, Ed. Tallandier, 2007.

[3] PH. DE VILLIERS, Populicide, Paris, Fayard, 2025.

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