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Congo, une querelle de Belges ?

Congo, une querelle de Belges ?

Congo, une querelle de Belges ? 558 400 Ingeta

Par Mufoncol Tshiyoyo

Un professeur d’université s’est exprimé sur le Congo. Un jeune frère insiste pour connaître mon opinion sur le sujet. Je vais décevoir puisque je ne discuterai jamais de ce qu’il a dit. Ce n’est pas ce qu’un homme dit qui importe ici. C’est d’où il parle. Et « d’où », ici, n’est pas une adresse.

Précisons, car la précision est tout. Le lieu n’est pas le mandat. Moi-même, Mufoncol Tshiyoyo, j’écris depuis l’exil. Et l’exil est un lieu ; il ne dit rien de ma parole. Des milliers de Congolais portent des papiers étrangers parce que la dictature, la guerre ou la faim les ont jetés sur les routes. Généralement, leur passeport est une circonstance, pas une allégeance. Ce qui définit la position d’un homme qui parle, ce sont trois questions. Peu importe l’ordre de leur succession. Qui a préparé sa parole ? Dans quel cadre s’énonce-t-elle ? À qui profite-t-elle ?

Regardons la scène entière…

Un homme peut parler du Congo depuis Bruxelles et parler pour le Congo. Un autre peut parler depuis Kinshasa et parler pour Bruxelles. Ici, la géographie ne tranche pas. Le mandat tranche.

Regardons la scène entière. Ceux qui occupent le pouvoir-os à Kinshasa y ont été placés ou maintenus par des dispositifs où les réseaux belges continuent de peser. D’ailleurs, plusieurs d’entre eux détiennent la nationalité belge, autre secret de Polichinelle qu’il conviendrait un jour de documenter méthodiquement.

Appliquons ces trois questions à notre professeur. Sa parole a été préparée : par une formation, une carrière, des réseaux et des complaisances dont il faut interroger la fabrique. Elle s’énonce dans le cadre de ses parrains. Leurs questions. Leurs priorités. Leurs inquiétudes : rarement les nôtres. Et elle profite à ceux qui l’emploient. Parce que c’est bien d’un emploi qu’il s’agit. Les Belges, comme les Américains, entretiennent des serviteurs formés et formatés qu’ils sortent à temps utile. Retenez ce détail : à temps utile. Ces voix n’apparaissent pas au hasard. Elles sont déployées selon un calendrier lorsque la machine a besoin d’un porte-parole à visage congolais et noir.

J’ai nommé ailleurs cette figure : le podestat indigène (expression empruntée à Da Empoli dans Le Florentin), congolais de peau, étranger de mandat. Il existe aussi, dans l’ordre de la parole, la parole indigène de mandat étranger. Quand cet homme parle, ce n’est pas seulement lui qui parle. C’est son positionnement qui s’exprime à travers lui.

Élargissons maintenant le regard, car le professeur n’est qu’un rôle dans une distribution. Regardons la scène entière. Ceux qui occupent le pouvoir-os à Kinshasa y ont été placés ou maintenus par des dispositifs où les réseaux belges continuent de peser. D’ailleurs, plusieurs d’entre eux détiennent la nationalité belge, autre secret de Polichinelle qu’il conviendrait un jour de documenter méthodiquement. Ceux qui leur donnent publiquement la réplique: professeurs, experts, éditorialistes autorisés, sont trop souvent, eux aussi, des sujets belges, formés dans les mêmes écoles, adoubés par les mêmes cercles et introduits dans les mêmes espaces de légitimation.

Choisir son Belge

Alors, ouvrons les yeux sur ce que nous regardons depuis des années : des Belges, sujets et noirs, qui se livrent bataille sur une scène congolaise, dans une pièce dont l’issue est annoncée. Le mot « Belges », ici, ne désigne ni une couleur de peau ni la simple possession d’un passeport. Il désigne un cadre politique, intellectuel et stratégique dans lequel des rôles apparemment opposés sont attribués.

On ne nous confisque plus seulement les dirigeants ; on nous confisque jusqu’au débat. La thèse et l’antithèse sont préparées dans le même cadre, si bien que le spectateur congolais, même lorsqu’il change de camp, ne change pas de théâtre. Il croit choisir une position. En réalité, il choisit son Belge.

Le pouvoir et sa critique sortent ainsi du même moulin. La querelle est peut-être vraie. Les acteurs peuvent se détester sincèrement, mais la pièce reste écrite ailleurs. Le public, lui, est congolais. Il paie sa place avec son destin. C’est le raffinement suprême du dispositif. Et il faut le nommer. On ne nous confisque plus seulement les dirigeants ; on nous confisque jusqu’au débat. La thèse et l’antithèse sont préparées dans le même cadre, si bien que le spectateur congolais, même lorsqu’il change de camp, ne change pas de théâtre. Il croit choisir une position. En réalité, il choisit son Belge.

L’exemple qui m’occupe rend le dispositif presque visible à l’œil nu. Au même micro, notre professeur intervient après deux courants belges, incarnés par Louis Michel et André Flahaut. Le premier met l’accent sur un homme politique évincé et sur le non-changement de la Constitution. Le second évoque les universités et les routes construites au Congo, comme si tout marchait sur les rails dans ce pays. Ainsi, même lorsqu’ils ne racontent pas la même histoire, ce sont encore des Belges qui viennent nous dire ce qui fonctionne au Congo, ce qui n’y fonctionne pas et autour de quelle question les Congolais devraient organiser leur inquiétude.

Les deux courants semblent s’opposer, mais leur opposition produit le même effet. Ici, on parle de tout, sauf de l’essentiel. Les uns enferment la crise congolaise dans la question constitutionnelle ; les autres dressent le bilan des réalisations du pouvoir. Ensemble, ils distraient les masses bourgeoises comme les masses populaires en leur faisant croire que le destin du Congo se joue entièrement autour de la Constitution, d’un homme politique évincé, de quelques universités ou de quelques routes.

Ils n’ont même pas besoin de se concerter. Le dispositif est plus profond qu’un complot. Il tient au cadre commun dans lequel leurs divergences deviennent possibles, audibles et acceptables. Quand l’un critique, l’autre légitime, mais tous deux déterminent ce dont les Congolais sont autorisés à discuter. Leur désaccord apparent importe moins que ce qu’ils excluent ensemble du débat.

La question identitaire

Pendant ce temps, aucune de ces voix autorisées ne met au centre de la discussion le rôle du Rwanda et de l’Ouganda en tant que proxies — mandataires au service d’intérêts étrangers explicitement identifiés. Est-ce une simple omission ou une exclusion intentionnelle ? La question doit être posée.

Pourquoi serait-il interdit aux Congolais d’examiner politiquement une identité que les protagonistes invoquent eux-mêmes pour expliquer ou justifier leur combat ?

Le camp qui gère le pouvoir-os parle abondamment du Rwanda, mais presque jamais de l’Ouganda. Pourquoi ce silence sur le rôle militaire de l’Ouganda au Congo, sur sa présence dans notre pays et sur les relations qu’il entretient avec le régime actuel ? On dénonce un voisin tout en soustrayant l’autre à l’examen. Cette indignation sélective n’est pas un détail. Elle révèle les limites du cadre dans lequel le pouvoir est autorisé à exprimer sa propre indignation.

Quant au Rwanda, il place lui-même la question tutsi au cœur de sa justification. Les mouvements armés qui ont pris Goma et Bukavu mobilisent également cette identité, et certains de leurs dirigeants se présentent explicitement comme des Tutsi. Dès lors, pourquoi serait-il interdit aux Congolais d’examiner politiquement une identité que les protagonistes invoquent eux-mêmes pour expliquer ou justifier leur combat ?

Dialoguer sur quoi?

Nommer l’identité dont se réclament des acteurs armés n’est pas accuser indistinctement toute une population. Dès lors qu’une identité est mobilisée comme justification politique d’une guerre, l’examiner n’est pas faire le procès d’un peuple. C’est prendre au sérieux ce que ces acteurs disent eux-mêmes de leur guerre. Refuser la généralisation ethnique ne nous oblige pas à effacer du débat l’identité politique que les belligérants mettent eux-mêmes en avant.

Il s’agit précisément de devenir politiquement adulte : ne pas transformer une identité en culpabilité collective, mais ne pas non plus permettre que l’accusation de xénophobie serve à rendre certaines réalités innommables. Un dialogue qui interdit les questions qui fâchent ne prépare pas la paix ; il organise l’oubli.

Pourtant, toutes ces questions sont exclues du débat convenable. On préfère prendre de la hauteur, se donner l’apparence de modération et surtout ne pas se salir les mains avec les questions qui fâchent. Puis l’on prononce le mot « dialogue », comme s’il suffisait à dissoudre le réel.

Mais dialoguer sur quoi ? Avec qui ? Sur quelles occupations, quelles alliances, quelles revendications territoriales et quelles puissances mandataires ? Peut-on prétendre résoudre une guerre en interdisant d’en nommer les acteurs, leurs appartenances revendiquées, leurs intérêts et leurs parrains ?

La parole souveraine

Il ne s’agit pas d’être xénophobe. Il s’agit précisément de devenir politiquement adulte : ne pas transformer une identité en culpabilité collective, mais ne pas non plus permettre que l’accusation de xénophobie serve à rendre certaines réalités innommables. Un dialogue qui interdit les questions qui fâchent ne prépare pas la paix ; il organise l’oubli. D’où la seule question qui vaille, et je la pose sans ornement : quand des Congolais parleront-ils au nom du Congo et pour le Congo ?

La parole souveraine ne se reconnaît pas nécessairement par l’absence de toute reconnaissance. Elle se reconnaît à ceci : elle accepte de ne rien rapporter à celui qui la porte. Elle ne se règle pas sur la récompense attendue et ne change pas selon la porte qu’on lui promet d’ouvrir. C’est son prix, et peut-être sa preuve.

Cela ne demande ni passeport ni adresse particulière. Je le répète : le lieu n’est pas le mandat. Cela exige trois ruptures : parler dans notre cadre et non dans celui qu’on nous tend ; tenir sa parole à son peuple et non à une fabrique ; accepter enfin que cette parole puisse ne rien rapporter, ni chaire, ni plateau, ni invitation.

La parole souveraine ne se reconnaît pas nécessairement par l’absence de toute reconnaissance. Elle se reconnaît à ceci : elle accepte de ne rien rapporter à celui qui la porte. Elle ne se règle pas sur la récompense attendue et ne change pas selon la porte qu’on lui promet d’ouvrir. C’est son prix, et peut-être sa preuve.
Le jour où cette parole se lèvera en nombre, la pièce s’arrêtera d’elle-même, faute de public.
Likambo oyo ezali likambo ya mabele.

« C’est ta maison, ne t’en laisse pas chasser », rappelle à la conscience nationale James Baldwin.

 

Mufoncol Tshiyoyo, M.T., un homme libre
CEO of the think tank La Libération par la perception (Lp)

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