Par Mufoncol Tshiyoyo
L’histoire est-elle condamnée à se répéter au Congo ? Ou bien le Congo est-il devenu, sans l’avouer, un lieu où s’expérimentent des scénarios politiques dont les résultats semblent, à chaque génération, se reproduire sous des formes différentes ?
La rencontre organisée à Bujumbura avec une partie de ce qu’il est convenu d’appeler « l’opposition congolaise » m’inspire moins un commentaire sur les hommes présents qu’une réflexion sur le mécanisme politique qui paraît se dessiner. Ce mécanisme n’est pas nouveau. Il rappelle une constante de l’histoire congolaise. Les grandes reconfigurations du « pouvoir » paraissent souvent s’élaborer dans des espaces où les Congolais ne fixent ni les règles du jeu, ni les acteurs jugés légitimes, ni le calendrier des transitions.
L’histoire comme témoin
Ici, je prends l’histoire comme témoin. Depuis l’accession du Congo à « l’indépendance », cette impression revient avec insistance. L’assassinat de Patrice Lumumba orchestré de l’extérieur ; l’installation du régime de Mobutu, la création de l’AFDL, l’arrivée de Laurent-Désiré Kabila au pouvoir, la succession de Joseph Kabila, les négociations de Sun City et la formule du « 1+4 », jusqu’aux arrangements plus récents, donnent le sentiment que les grands tournants de la vie politique congolaise sont régulièrement traversés, arbitrés ou facilités par des initiatives venues de l’extérieur. Chaque épisode possède naturellement sa singularité et ses responsabilités propres. Mais leur récurrence mérite d’être interrogée.
Le laboratoire apprivoise ainsi les deux rives simultanément: l’opposition par l’homologation, le pouvoir par l’usure. Nul, autour de la table qui s’annonce, aura choisi la table.
Ce qui m’intéresse n’est donc pas d’abord la réunion de Bujumbura. Ce qui m’intrigue est la permanence d’un procédé. À chaque période de crise surgit un nouveau cadre de négociation, un nouveau médiateur, une nouvelle architecture institutionnelle et un nouveau groupe d’interlocuteurs jugés fréquentables. Le système paraît produire lui-même son opposition acceptable, celle qui peut contester sans remettre en cause les paramètres fondamentaux du jeu politique.
Mais on se tromperait en croyant que le dispositif ne travaille que l’opposition. Il vise aussi, sans le dire, le pouvoir-os lui-même. La séquence est réglée comme une partition, et chacun peut en vérifier les mesures. Le camp du « pouvoir » commence par refuser l’idée même d’un dialogue. Puis la menace du terrain, les positions qui cèdent, les villes qui tombent, font progresser le refus vers l’hésitation, et l’hésitation vers la tenue d’un dialogue dont la forme, dans un premier temps, reste contrôlée. Puis la pression continue, et c’est la forme elle-même qui change. Le refus devient hésitation, l’hésitation devient dialogue, le dialogue contrôlé devient dialogue subi. À chaque étape, le camp du pouvoir croit céder le minimum. Au terme de la séquence, il a cédé l’essentiel : la définition du cadre. Le laboratoire apprivoise ainsi les deux rives simultanément: l’opposition par l’homologation, le pouvoir par l’usure. Nul, autour de la table qui s’annonce, aura choisi la table.
L’apprivoisement politique
J’appelle ce mécanisme l’apprivoisement politique. Qu’est-ce, au juste, qu’un apprivoisé ? L’apprivoisement politique est le processus par lequel un acteur, sans nécessairement subir de contrainte directe, en vient progressivement à reconnaître comme légitimes des règles, des médiateurs et des cadres de décision qu’il n’a pas lui-même contribué à instituer. L’apprivoisé ne cesse pas d’être un « opposant » dans son mental. Il devient un opposant dont l’espace d’action est déjà délimité. C’est cette adversité interne que le pouvoir-os finit par admettre. Ensuite, qu’il choisit, selon ses propres critères, pour représenter son contraire à l’intérieur du système.
L’apprivoisement politique est le processus par lequel un acteur, sans nécessairement subir de contrainte directe, en vient progressivement à reconnaître comme légitimes des règles, des médiateurs et des cadres de décision qu’il n’a pas lui-même contribué à instituer.
Il ne s’agit donc pas d’une injure, mais d’un concept. Et nommer n’est pas haïr. Le mot « opposition » présuppose des acteurs que le peuple aurait produits pour contester le pouvoir. Or, c’est précisément cette provenance qui fait ici défaut. Je ne parlerai donc plus, dans ce texte, de l’opposition. Je parlerai des apprivoisés.
La sociologie nous enseigne que toute socialisation conduit les individus à intérioriser des valeurs, des normes et des façons d’agir qui rendent possible la vie collective. Cette socialisation possède une double fonction. D’un côté, intégrer les individus à un groupe. De l’autre, assurer un certain contrôle social en favorisant la conformité aux règles reconnues comme légitimes. Ce mécanisme, que Bourdieu a longtemps étudié dans la famille, l’école ou les institutions, peut également être observé dans le champ politique.
L’apprivoisement constitue alors une forme particulière de socialisation politique. Il ne consiste pas seulement à accepter une invitation. Il consiste à reconnaître la légitimité du cadre dans lequel cette invitation prend son sens. On n’accepte plus uniquement de participer. On accepte de plus ceux qui définissent les règles de la participation.
Ceux qui n’y sont pas
C’est précisément ce qui me paraît se jouer à Bujumbura. En acceptant que cette ville devienne le lieu où se discute une partie de l’avenir politique du Congo, les apprivoisés ne participent pas seulement à une rencontre. Ils contribuent, volontairement ou non, à légitimer un dispositif dont ils n’ont pas fixé les règles, ni choisi les médiateurs. Ils deviennent des semi-acteurs d’un scénario dont l’architecture générale leur préexiste. Mais un événement de ce type se lit-il exclusivement par ceux qui y paraissent ? Il se lit, plus sûrement encore, par ceux qui n’y sont pas. Et les absents de Bujumbura dessinent une carte instructive.
Bujumbura réunit donc ceux qui n’ont ni armes ni initiative. Trois architectures se dessinent ainsi autour de la question congolaise. Alors, aucune des trois n’est congolaise.
Les Congolais dont les carrières se sont construites dans la proximité de la Belgique ne sont pas du voyage. Louis Michel, dans une interview récente, jurait pourtant ne parrainer personne. Sinon, disait-il, « le peuple congolais », avant de désigner nommément l’opposant en qui il place son optimisme. Je ne cite pas son nom. André Flahaut, ancien ministre belge de la Défense, désignait le « président » du Sénat congolais d’alors comme étant à la base du redémarrage des relations entre le Congo et la Belgique. Deux figures belges, deux canaux congolais distincts, deux clientèles parallèles. Aucune n’aboutit à Bujumbura. L’Europe qui manœuvre ici est donc une Europe sans la Belgique. Et il y a de quoi le souligner.
Autre absence : les Congolais proches et clients de l’élite anglo-saxonne n’ont pas fait le déplacement. Eux sont armés. Ils tiennent des positions sur le terrain ; ils n’ont pas besoin de conférences. Bujumbura réunit donc ceux qui n’ont ni armes ni initiative. Trois architectures se dessinent ainsi autour de la question congolaise. Alors, aucune des trois n’est congolaise.
Le drame du Congo
Un médiateur peut-il être partie au conflit qu’il prétend arbitrer ? La question vaut d’autant plus que le Burundi n’est pas un observateur extérieur au conflit qui déchire l’Est de la République démocratique du Congo. Son implication militaire dans cette crise soulève, à tout le moins, la question de son impartialité comme médiateur. Cette interrogation ne condamne pas par principe toute initiative diplomatique. Elle invite simplement à s’interroger sur les conditions dans lesquelles une médiation peut être perçue comme indépendante. Ensuite, sur ce que signifie, pour les apprivoisés qui s’y rendent, la reconnaissance d’un tel cadre. Mais le problème que je soulève dépasse largement le Burundi. Il touche à la manière dont se fabriquent les élites politiques congolaises.
Les moments décisifs de la vie politique congolaise donnent trop souvent l’impression que leurs cadres d’élaboration, leurs médiations et parfois même leurs principaux protagonistes trouvent leur impulsion ou leur validation hors du Congo.
La véritable question n’est peut-être pas de savoir qui gouvernera demain le Congo. Cependant de savoir qui produit les gouvernants, qui produit les opposants, qui désigne les médiateurs, qui fixe les agendas et qui définit les compromis considérés comme acceptables. Puisqu’un peuple véritablement souverain ne produit pas seulement ses dirigeants. Il produit également son opposition, ses mécanismes d’alternance, ses institutions de médiation et les règles selon lesquelles il organise ses propres transitions politiques. L’AES s’érige ici non comme un exemple mais comme un modèle.
C’est précisément cette capacité que le Congo semble progressivement avoir perdue. Le drame du Congo n’est sûrement pas que des puissances étrangères cherchent à influencer son destin. Les grandes puissances poursuivent partout leurs intérêts. Cela appartient à la logique des relations internationales. Le drame est plus profond : les moments décisifs de la vie politique congolaise donnent trop souvent l’impression que leurs cadres d’élaboration, leurs médiations et parfois même leurs principaux protagonistes trouvent leur impulsion ou leur validation hors du Congo.
Ainsi, que fait Bujumbura au temps ? C’est peut-être là son second enjeu, car pendant que le dispositif s’installe, le temps politique continue de s’écouler. Pendant que les regards se tournent vers une nouvelle médiation, Goma et Bukavu risquent graduellement de quitter le centre du débat national. Les pertes territoriales cessent d’être un scandale politique quotidien pour devenir un fait accompli. Les négociations ne produisent alors pas seulement un agenda diplomatique, elles produisent aussi une hiérarchie nouvelle des urgences.
La permanence d’un mécanisme
Par ailleurs, certaines médiations ne se contentent pas de rechercher une solution. Elles contribuent également à redéfinir ce dont il est encore permis de parler. La boucle se referme alors sur elle-même. Ce qui a contraint le pouvoir au dialogue, la perte du terrain, est précisément ce que le dialogue aidera à faire oublier.
Tant que le Congo ne retrouvera pas la capacité de produire lui-même les conditions de production de son propre pouvoir, notamment ses dirigeants, ses oppositions, ses médiations et ses transitions, il demeurera exposé à voir son histoire s’écrire dans des laboratoires qui ne sont pas les siens.
Je ne prétends pas que l’histoire se répète à l’identique. Je m’interroge sur une autre hypothèse : celle de la permanence d’un mécanisme. Tant que le Congo ne retrouvera pas la capacité de produire lui-même les conditions de production de son propre pouvoir, notamment ses dirigeants, ses oppositions, ses médiations et ses transitions, il demeurera exposé à voir son histoire s’écrire dans des laboratoires qui ne sont pas les siens. L’opposé du message de Lumumba.
Une question, alors, pour finir. Où se trouvent les stratèges congolais qui n’attendent ni l’usure du pouvoir ni la fin d’un mandat pour agir ? Ceux qui élaborent en temps utile, et non dans l’urgence des crises, quand les cadres sont déjà posés par d’autres, le processus qui conduira à un pouvoir made in Congo. Pensé au Congo. Produit au Congo. Arbitré au Congo.
Les laboratoires étrangers, eux, travaillent sans relâche et ne connaissent pas de calendrier électoral. Tant que rien ne leur fera face qui travaille au même rythme et sur la même durée, ils garderont le monopole de la fabrication. L’apprivoisé attend d’être invité à la table ; le stratège construit la sienne. La souveraineté commence là, lorsqu’un peuple cesse de recevoir son avenir comme un scénario conçu ailleurs pour redevenir l’auteur de sa propre histoire.
Likambo oyo eza likambo ya mabele…
Mufoncol Tshiyoyo, M.T., un homme libre
CEO of the think tank La Libération par la perception (Lp en sigle)