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Questions identitaires et l’indépendance du Kongo-Kinshasa

Questions identitaires et l’indépendance du Kongo-Kinshasa

Questions identitaires et l’indépendance du Kongo-Kinshasa 810 540 Ingeta

Par Jean-Pierre Mbelu

« A toutes les époques, il s’est trouvé des gens pour considérer qu’il y avait une seule appartenance majeure, tellement supérieure aux autres en toutes circonstances qu’on pourrait légitimement l’appeler « identité ». »
– A. MAALOUF

Mise en route

Une certaine approche identitaire au Kongo-Kinshasa est uniformisante. Une certaine « foule masse » entraînée dans un « unanimisme bêtifiant » par des intellos aux « moi achevés » identifie facilement des pans entiers de Kongolais(es) à certains gouvernants du pays. Ces intellos fantasmant leurs « moi achevés » et rationalisant « leur liberté » semblent avoir du mépris et de la haine pour l’altérité. Leur biologisation et leur ethnicisation de l’identité nient son pluralisme. Ils ont levé l’option pour l’uniformisation (culturelle, idéologique, religieuse, etc.) appauvrissante et infantilisante de l’autre, du différent, de l’étrange et de l’étranger. Forts du nombre impressionnant des « like » et des « coeurs » dont bénéficient leurs articles et/ou émissions télévisuelles, ils magnifient la thanatophilie en entretenant des rapports antagonistiques avec les tribus et/ou les ethnies identifiées aux gouvernants.

Pourquoi cette approche uniformisante des Kongolais(es) et infantilisante de « la foule masse » a-t-elle tendance à gagner du terrain au Kongo-Kinshasa plus de soixante ans après l’indépendance formelle du pays ? Pourquoi cette approche monocorde semble-e-elle être un appel au retour à  »la servitude initiale » avant que « le sort » et « l’effort » unissent les Kongolais(es) afin que leur indépendance (formelle) devienne une réalité ? Est-ce possible de passer de cette approche appauvrissante à une autre, plus riche, de l’identité et de produire une intelligence collective en lutte permanente contre « les identités meurtrières »? Ces questions et bien d’autres sont au coeur de cet article et des hypothèses esquissées.

Biologisation, ethnicisation de l’identité et « servitude initiale »

Des tentations divisionnistes permanentes guettent des pans importants des populations kongolaises. Au fur et à mesure que le pays s’éloigne de la date de son indépendance formelle, la biologisation et l’ethnicisation des identités kongolaises menace gravement l’unité réalisée par « le sort » et par « l’effort » pour cette indépendance. Des oppositions religieuses ont tendance à mettre l’accent sur l’identité religieuse.

A quoi pourrait servir cette guerre contre la conscience historique et la mémoire du sang ? Elle peut être une tentative d’un retour à « la servitude initiale » portée par des mémoires aliénées.

A ce point nommé, les identités biologique, ethnique et religieuse témoignent (déjà) du pluralisme identitaire. Des efforts déployés pour privilégier l’une de ces identités est une aberration intellectuelle. Des efforts fournis pour les apposer relèvent de la manipulation thanatophile.

« Le sort » et « l’effort » pour l’indépendance ont uni et mélanger ces multiples identités kongolaises et créer un « nous » riche de ses ressemblances et de ses différences. La singularité marquée de certaines identités ne nie pas la richesse du « nous ». Vouloir gommer cette étape des luttes kongolaises communes est une attaque menée contre la conscience historique et la mémoire du sang versé.

A quoi pourrait servir cette guerre contre la conscience historique et la mémoire du sang ? Elle peut être une tentative d’un retour à « la servitude initiale » portée par des mémoires aliénées. Rompre avec cette « servitude initiale » est trop exigeant et un long chemin pour des libertés guidées par le rêve démiurgique et « une éthique du désert » à toute épreuve.

Nommer « le sort » et mettre en récit des identités

En effet, la traversée du désert est un paradigme édifiant pour tous les résistants et résilients s’étant un peu frottés à la Bible. Rompre avec les chaînes de l’esclavage , sur le temps long, n’a jamais été une entreprise facile. (Les casseroles des viandes de la servitude entretiennent « le viol de l’imaginaire »). Lumumba en a payé le prix pour avoir osé nommer « le sort » et jeter les bases de la décolonisation mentale et d’une lutte acharnée contre l’esclavage humiliant et le capitalisme honteux et dégradant.

A la veille du soixante-sixième anniversaire de l’indépendance du Kongo-Kinshasa, quels sont les récits communs qui pourront-être enseignés, lus et/ou présentés aux populations kongolaises pour booster la résistance et la résilience et alimenter la conscience collective afin de rendre la mémoire kongolaise éveillée, vivante ?

Nommer. Oui. Lumumba avait osé nommer « le sort » unifiant dans son discours programmatique du 30 juin 1960 et dans sa lettre à son épouse Pauline. Nommer cette « servitude initiale » fut un acte de grande sagesse et d’une intelligence avertie. Les textes la nommant auraient pu constituer, avec bien d’autres de la même envergure, des récits communs participant de l’écriture de l’identité narrative kongolaise. (Comme quoi, l’identité n’est pas que biologique, ethnique (culturelle) et religieuse. Elle peut aussi être narrative.) Cette écriture serait un antidote contre tous les déterminismes identitaires et leur guerre pour la dislocation du « nous » kongolais et contre sa consolidation.

Oui. Comprendre qui nous sommes passe aussi par la mise en récit de nos identités individuelles et collectives. Cette narration donne une orientation et une signification à nos vies et les lie. Commentant un livre de Pablo Servigne, Etienne Mayence estime qu’ « un véritable effondrement sociétal n’est pas une pénurie matérielle ou une défaillance des infrastructures, c’est un effondrement du lien social, de la confiance et des récits communs. C’est en se mettant ensemble qu’on résiste, qu’on prend courage et confiance, qu’on retrouve le goût de vivre. [1]»

A la veille du soixante-sixième anniversaire de l’indépendance du Kongo-Kinshasa, quels sont les récits communs qui pourront-être enseignés, lus et/ou présentés aux populations kongolaises pour booster la résistance et la résilience et alimenter la conscience collective afin de rendre la mémoire kongolaise éveillée, vivante ? Comment le prochain 30 juin sera-t-il célébré, vécu ? Sera-t-il méditatif ou festif ? Méditatif et/ou festif, ce jour sera-t-il porteur des récits collectifs dont le patriotisme a besoin comme nourriture afin qu’il devienne « propulseur » d’un « nous » fort engagé à bâtir un pays plus beau qu’avant dans le respect du serment de la liberté sans un retour conscient et/ou inconscient à « la servitude initiale » ?

Identité plurielle, parole partagée et faillite de l’Etat

Identité biologique, identité culturelle, identité religieuse, identité narrative : l’identité est plurielle. Les fanatiques des déterminismes identitaires sont souvent les partisans des « identités meurtrières ». Par fanatisme, par refus d’apprendre et par la volonté d’ignorer, par le mépris du désapprentissage et et du réapprentissage ou par la simple haine et le rejet de l’altérité.

Les partisans des « identités meurtrières » refusent la transformation de leur rapport antagonistique à l’autre en rapport « agonique » rendant le débat, l’échange et le conflit non-meurtrier possible.

Les fanatiques des déterminismes ne savent pas que « les appartenances qui comptent dans la vie de chacun ne sont d’ailleurs pas toujours celles, réputées majeures, qui relèvent de la langue, de la peau, de la nationalité, de la classe ou de la religion.[2]» Et, « souvent, l’identité que l’on proclame se calque -en négatif-sur celle de l’adversaire. » Et souvent, les partisans des « identités meurtrières » transforment l’adversité en inimitié et vouent leurs ennemis à la mort.

Oui. Les partisans des « identités meurtrières » refusent la transformation de leur rapport antagonistique à l’autre en rapport « agonique » rendant le débat, l’échange et le conflit non-meurtrier possible. S’ils sont le fruit de leur « nkoleshilu », de leur « sociogenèse » et de leur « psychogenèse », ils prolifèrent là où l’Etat est soit en faillite, soit complice, soit absent, soit déserteur des lieux où s’opère la socialisation de ses citoyens depuis l’enfance jusqu’à l’âge adulte. Pour cause. « L’histoire le montre, la formation éducative suppose une culture de la maîtrise de soi et de l’autocontrôle acquis par l’érudition, la négociation et le développement de l’esprit critique, c’est-à-dire conditionnée par la « valorisation de la parole et du dialogue ».[3]»

L’autre et le mythe du moi achevé

Ce qui précède révèle, positivement, la face relationnelle de l’identité. L’identité est relation. Elle est action et interaction inachevées. Les partisans de l’identité achevée, du moi et de la conscience transparents à eux-mêmes sont aussi ceux des « identités meurtrières ». Ils nient l’évidence de la participation de l’autre à l’édification du « moi ». « La subjectivité ne se définit pas par un moi enfermé sur lui-même, permanent dans le temps (emprunte digitale, ADN, groupe sanguin) mais par un soi qui se construit à travers le temps, l’action et la relation à l’autre. Le soi est indissociable de l’altérité. L’autre est constitutif de ma propre identité et est le plus court chemin de soi à soi. [4]» La sagesse de l’Ubuntu l’exprime simplement en ces termes : « Je suis parce que nous sommes ». Il y a des relations circulaires, permanentes, conscientes et inconscientes entre le « Je » et le « nous ».

Le Kongo-Kinshasa a une chance énorme. Il possède un hymne national magnifiant le « nous » et indiquant les modalités de sa consolidation. Il commence par inviter les Kongolais(es) dans leur ensemble à se mettre debout. « Debout Congolais » est un cri de ralliement pour la résistance et la résilience.

Le moi enfermé sur lui-même et rationalisant sa subjectivité peut, au nom de sa liberté fantasmée, récuser son incomplétude et la place de l’altérité dans la création et dans la re-création de son identité.

Le Kongo-Kinshasa a une chance énorme. Il possède un hymne national magnifiant le « nous » et indiquant les modalités de sa consolidation. Il commence par inviter les Kongolais(es) dans leur ensemble à se mettre debout. « Debout Congolais » est un cri de ralliement pour la résistance et la résilience. La résistance contre le « sort » nommé par Lumumba, ses avatars, ses légitimateurs et les traîtres de la cause patriotique ; la résilience à entretenir au coeur d’un pays convoité et envié par tous les vautours du monde dans la mesure où il est une « Terre promise ».

La richesse et la profondeur de cet hymne national auraient pu convaincre les Kongolais(es) individuellement et collectivement que ce qui permet de résister, « ce son les groupes, les liens, les réseaux (…). Ce sont les liens qui nous maintiennent debout. [5]» Malheureusement, le pscittacisme semble souvent l’emporter sur un accueil rationnel, intelligent, sage et lucide de cet hymne national. Le chanter comme des perroquets évite aux partisans et aux artisans kongolais des « identités meurtrières » de le méditer et de disposer leurs coeurs à se laisser interpeller par la beauté et les appels patriotiques que contient cet hymne national.

Kutwa ne munya, nkudimukila mvula

Il serait naïf de ne pas évoquer les questions de la justice sociale et de l’hédonisme consumériste dont souffre le pays. L’hédonisme consumériste entraîne avec lui la haine et le mimétisme débile et idiot. Dans un pays où les « moi » fantasmant leur achèvement se surdimensionnent et identifient abusivement « les gouvernants » à leurs tribus et à leurs ethnies en promouvant des rapports antagonistiques entre les Kongolais(es), l’effondrement sociétal est une menace à prendre au sérieux.

Sans la promotion des collectifs citoyens et de leur interconnexion à la base de la société kongolaise, sans la production des récits communs nommant « le sort » s’acharnant contre le pays, nouant les liens circulaires ente les « Je » et le « nous » et recréant la confiance par la parole gracieusement partagée, sans une éducation au patriotisme comme amour de la patrie et socle de la circularité relationnelle entre les « Je » et le « nous » kongolais, le retour à la « servitude initiale » risque de devenir un choix partagé par le plus grand nombre, par « la foule masse », au dépens du pays.

L’approche pluriel de l’identité relève de l’apprentissage, d’un long apprentissage au quotidien. « La foule masse » ployant sous l’emprise des « agitateurs » et « propagandistes » « intellectuels » et politiques ne la partage pas. Sans la promotion des collectifs citoyens et de leur interconnexion à la base de la société kongolaise, sans la production des récits communs nommant « le sort » s’acharnant contre le pays, nouant les liens circulaires ente les « Je » et le « nous » et recréant la confiance par la parole gracieusement partagée, sans une éducation au patriotisme comme amour de la patrie et socle de la circularité relationnelle entre les « Je » et le « nous » kongolais, le retour à la « servitude initiale » risque de devenir un choix partagé par le plus grand nombre, par « la foule masse », au dépens du pays.

Même si, comme le disait Martin Gray, « les catastrophes les plus redoutées, souvent, ne se produisent pas. » N’empêche que les patriotes souverainistes, résistants et résilients soient attentifs à cette sagesse des ancêtres luba lorsqu’ils disaient : « Kutwa ne munya, nkudimukila mvula ». (Piler (son maïs ou son manioc) pendant que le soleil éclaire, c’est être malin contre la pluie.)

 

Babanya Kabudi

—-

[1] E. MAYENCE, Une lecture stimulante : Le réseau des tempêtes de Pablo Servigne, dans Revue commune du Réseau Pavés n° 87, juin 2026, p. 47.

[2] A. MAALOUF, Les identités meurtrières, Paris, Grasset, 1998, p.20.

[3] R. GORI, Dé-civilisation. Les nouvelles logiques de l’emprise, Paris, Les Liens qui libèrent, 2025, p.95.

[4] M. CLOTUCHE, Paul Ricoeur, l’éclaireur, dans Revue commune du réseau Pavés, op. cit., p 27.

[5] E. MAYENCE, art. cit., p.46.

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