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Le Kongo n’est pas né à Berlin

Le Kongo n’est pas né à Berlin

Le Kongo n’est pas né à Berlin 1351 748 Ingeta

Par Mufoncol Tshiyoyo

Berlin 1884, l’année où l’Europe a cru nous inventer… Un mythe fondateur est une histoire que l’on répète jusqu’à ce qu’elle ressemble à une vérité. Berlin en est un. Défaisons-le.

C’est une idée tenace, qui revient sans cesse dans les discussions sur le Congo et plus largement sur l’Afrique : invoquer la conférence de Berlin de 1884-1885 comme s’il s’agissait du point de départ de notre existence. On fait ainsi mine de croire que nos peuples, nos pays et nos histoires auraient commencé là, dans cette salle où des chancelleries européennes ont, en notre absence, dessiné des lignes sur une carte. Cette manière de raconter notre passé est si répandue qu’elle finit par paraître neutre. Pourtant elle ne l’est pas : c’est le résidu le plus vivace du discours colonial, et il est urgent d’en finir avec cette lecture. Que cela plaise ou non au Rwanda et à ses supplétifs : Berlin n’a fondé aucun peuple.

Tracer des frontières…

Tracer des frontières, ce n’est pas fabriquer des êtres humains, ni les déplacer, ni les inventer. Les peuples qui habitent ce que l’on appelle aujourd’hui le Congo existaient bien avant que ces chancelleries ne se réunissent. Des historiens éminents ont produit des travaux décisifs sur le sujet : des royaumes, des civilisations, des langues, des systèmes politiques, des organisations économiques, des échanges commerciaux à longue distance, des productions matérielles complexes ; tout cela précédait largement la conférence.

Tracer des frontières, ce n’est pas fabriquer des êtres humains, ni les déplacer, ni les inventer. Les peuples qui habitent ce que l’on appelle aujourd’hui le Congo existaient bien avant que ces chancelleries ne se réunissent.

Le royaume Kongo entretenait des relations diplomatiques avec le Portugal dès le XVe siècle. Les royaumes Luba et Lunda structuraient des espaces politiques hautement sophistiqués. Les sociétés segmentaires de la forêt équatoriale avaient développé leurs propres institutions de régulation et d’échange. Les peuples de l’Est commerçaient avec la côte swahilie depuis des siècles. Berlin n’a rien créé. Mais Berlin a coupé, redécoupé, renommé. La conférence n’a fait que prendre une matière humaine et politique déjà solidement constituée, pour la trancher selon les intérêts de puissances qui n’avaient ni le droit ni la légitimité d’en disposer.

Cette entreprise s’est imposée par la violence, physique d’abord, exercée sur des corps, des communautés, des résistances ; cartographique ensuite, redessinant ce que la force brute avait soumis. Dans les deux cas, c’est une violence exercée sur une réalité préexistante, et non une création ex nihilo. C’est là toute la différence.

L’intangibilité des frontières

Reconnaître aujourd’hui à Berlin un quelconque pouvoir fondateur, c’est lui concéder précisément ce qu’elle prétendait accomplir : avoir apporté l’ordre, la civilisation, l’État là où il n’y aurait eu, selon le récit colonial, que tribus et chaos. Cette concession, même implicite, même rhétorique, même lorsqu’elle est faite pour mieux dénoncer la colonisation ensuite, est déjà une défaite. Elle nous enferme dans une grammaire où notre histoire commencerait avec lui, où notre existence politique daterait de son arrivée, où notre légitimité dépendrait du cadre qu’il a posé. Ce récit doit cesser. Le colonisateur n’est la source de rien chez nous, et je refuse de lui prêter ce pouvoir.

Bien sûr, les frontières actuelles de la plupart des États africains ont été dessinées dans le cadre des partages coloniaux. Cette réalité empirique n’est pas en discussion. Elle ne fait pas de Berlin l’origine de nos peuples pour autant.

Cela ne signifie pas nier les faits. Bien sûr, les frontières actuelles de la plupart des États africains ont été dessinées dans le cadre des partages coloniaux. Cette réalité empirique n’est pas en discussion. Elle ne fait pas de Berlin l’origine de nos peuples pour autant : elle en fait un événement traumatique qui s’est imposé à des nations préexistantes. Ce qui est fondamentalement différent.

Sur cette question des frontières, ce sont les Africains eux-mêmes qui ont eu le dernier mot. L’Organisation de l’Unité Africaine, devenue Union africaine, a tranché dès 1964, à la résolution AHG/Res. 16(I) du Caire, en proclamant l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation. Ces frontières constituent, jusqu’à nouvel ordre, le territoire sacré des États qu’elles délimitent. Ce choix souverain a été fait précisément pour fermer la porte aux guerres de redécoupage qu’une remise en cause aurait inévitablement provoquées. C’est ce geste, une décision purement africaine, prise pour des raisons africaines, qui retire à jamais à Berlin toute autorité sur nos cadres territoriaux actuels.

Continuer à invoquer Berlin

Invoquer Berlin pour justifier les crises contemporaines, les revendications irrédentistes ou les fragmentations territoriales, c’est se placer en contradiction directe avec la doctrine panafricaine. Berlin a délimité ; l’Afrique a stabilisé. Le cadre actuel, quels que soient ses défauts, est désormais africain par adoption. Il appartient aux seuls peuples d’Afrique de décider, le moment venu, de ce qu’ils en feront.

Continuer à invoquer Berlin comme si la conférence dégageait encore une autorité, c’est s’accrocher au fantôme d’un pouvoir disparu, et le faire vivre artificiellement dans nos esprits alors qu’il a déjà déserté l’Histoire.

On néglige trop souvent un point essentiel : la conférence de Berlin n’exerce aucun effet automatique sur le devenir de nos États. Certes, elle a eu lieu, mais elle n’a jamais existé pour nous. Elle n’a existé que pour ceux qui l’ont convoquée, qui s’y sont assis, qui en sont sortis avec l’illusion d’avoir disposé d’un continent. Ce sentiment ne nous oblige à rien. Il ne leur confère aucun pouvoir réel sur notre présent, surtout aujourd’hui, alors que les puissances qui présidaient cette rencontre ont perdu, l’une après l’autre, leur capacité à imposer leur volonté.

La Belgique, la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, le Portugal : tous ces États qui se croyaient maîtres du monde en 1885 sont devenus, cent quarante ans plus tard, des puissances moyennes ou secondaires, dont l’aura politique se dissipe et dont l’influence ne se maintient plus que par des mécanismes de plus en plus contestés. Continuer à invoquer Berlin comme si la conférence dégageait encore une autorité, c’est s’accrocher au fantôme d’un pouvoir disparu, et le faire vivre artificiellement dans nos esprits alors qu’il a déjà déserté l’Histoire.

Refuser la nostalgie

C’est aussi céder à l’illusion de ceux qui, s’appuyant sur des thèses prétendument savantes, rangent le Congo dans le camp occidental par nature et par destin. Les élites qui s’en félicitent y trouvent une justification commode à leur propre allégeance. Pourtant personne n’a jamais consulté les populations congolaises sur cette appartenance. Ce que ces thèses révèlent, ce n’est pas l’identité du Congo, c’est la trajectoire d’une élite cooptée qui prend ses propres accointances pour un destin collectif. Or une élite n’est pas un peuple. Nous y reviendrons.

Les frontières actuelles, bien qu’issues de Berlin, ne sont plus de Berlin : elles sont devenues notre cadre par décision panafricaine, et doivent être respectées comme tel, non par révérence pour leur origine coloniale, mais par responsabilité envers la stabilité que cette adoption a permise.

Je tiens à maintenir ensemble deux réalités que l’on confond trop souvent. D’une part, les peuples africains précèdent Berlin et n’en dérivent pas. Berlin n’est pas notre commencement ; nos origines sont ailleurs, plus anciennes, plus profondes, et elles continuent de nous façonner. D’autre part, les frontières actuelles, bien qu’issues de Berlin, ne sont plus de Berlin : elles sont devenues notre cadre par décision panafricaine, et doivent être respectées comme tel, non par révérence pour leur origine coloniale, mais par responsabilité envers la stabilité que cette adoption a permise.

Cette double position est exigeante. Elle refuse la nostalgie qui voudrait remonter aux découpages précoloniaux pour défaire les États actuels, rhétorique qu’utilisent le Rwanda, l’Ouganda et leurs supplétifs congolais, et elle refuse tout autant la soumission qui voudrait fonder ces États sur la seule volonté européenne. Ces deux démarches participent de la même illusion : croire que Berlin a été créateur. L’une s’en désole, l’autre s’en réjouit, mais toutes deux prêtent à l’Europe un pouvoir qu’elle n’a jamais possédé.

Nous ne sommes pas les héritiers de Berlin

La pensée africaine souveraine commence précisément là : dans le refus simultané de la nostalgie et de la concession. Nous étions là avant. Nous y sommes encore. Et nos cadres politiques actuels, parce qu’ils sont devenus nôtres par adoption, méritent d’être défendus — non parce que des Européens en ont tracé les lignes, mais parce que nous avons collectivement décidé d’en faire le socle de notre construction commune.

Nous ne sommes pas les héritiers de Berlin. Nous sommes les héritiers de ce que Berlin a tenté, sans jamais y parvenir, d’effacer.

Toute autre attitude, invoquer Berlin pour fragmenter, pour justifier, pour expliquer, relève du même renoncement : remettre au colonisateur la clé de notre identité. Or il n’a jamais détenu cette clé. Il a prétendu l’avoir. Il nous a peut-être convaincus, à certaines époques, de son imposture. Mais elle n’a jamais quitté nos mains.

C’est pourquoi tout ce qui découle de notre existence politique, les questions de souveraineté, de territoire, de nationalité, de cohabitation, de défense, doit être pensé à partir de nous, et non sur le fondement de Berlin. Nous ne sommes pas les héritiers de Berlin. Nous sommes les héritiers de ce que Berlin a tenté, sans jamais y parvenir, d’effacer.

 

Likambo oyo eza likambo na biso
Mufoncol Tshiyoyo, M.T., un homme libre.

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