Par Jean-Pierre Mbelu
« Connais ton ennemi et connais-toi toi-même; eussiez-vous cent guerres à soutenir, cent fois vous serez victorieux. Si tu ignores ton ennemi et que tu te connais toi-même, tes chances de perdre et de gagner seront égales. Si tu ignores à la fois ton ennemi et toi-même, tu ne compteras tes combats que par tes défaites. »
– Sun Tzu
Au Kongo-Kinshasa, une guerre de basse intensité et de prédation dure depuis trois décennies. Elle est loin de prendre fin. Pourquoi ? Le temps long de cette guerre a usé la capacité de penser de plusieurs compatriotes kongolais. Habitués à « kobeta masolo », ils ont préféré « kobeta lisolo » de cette guerre en s’éloignant de plus en plus des faits documentés.
Si la culture du livre était la chose la plus partagée
Mon hypothèse dans cet article est la suivante : « L’oraliture kinoise a un impact sérieux sur l’approche des questions vitales du pays. Elle imprègne des pans entiers de la vie nationale. Plusieurs communicateurs et « politiciens » kongolais s’en inspirent. Ce faisant, ils produisent des récits « officialisés » trahissant les faits documentés et s’éloignant des livres. Pour tout brouiller, ils en appellent à un « Dieu pervers » afin qu’ils légitiment « les masolo » officialisés. » Et ma conviction est que sans un retour suivi au livre, le pays aura du mal à mettre fin à la guerre raciste de prédation et d’usure qui lui est imposée depuis une trentaine d’années avec la complicité de ses filles et de ses fils.
En effet, il y a une portion inquiétante de compatriotes kongolais ayant renoncé au livre et/ou n’y ayant pas accès. Si la culture du livre était la chose la plus partagée, elle n’aurait pas applaudi les membres du réseau d’élite de prédation comme ses sauveurs aux « élections-pèges-à-cons » de 2006 et après.
Le style « masolo » s’impose tellement que même les compatriotes ayant écrit des livres sur cette guerre d’usure en fustigeant son mode opératoire, ses mensonges et ses stratégies d’infiltration en viennent à trouver des vertus aux mercenaires et aux autres proxies. Kokamwa !
En effet, il y a une portion inquiétante de compatriotes kongolais ayant renoncé au livre et/ou n’y ayant pas accès. Si la culture du livre était la chose la plus partagée, elle n’aurait pas applaudi les membres du réseau d’élite de prédation comme ses sauveurs aux « élections-pèges-à-cons » de 2006 et après. Le rapport des experts de l’ONU dénommé « Kassem » de 2002 cite nommément plusieurs « élites » kongolaises, africaines et étrangères ayant constitué un réseau très nuisible pour le Kongo. Le livre de Colette Braeckman, « Les nouveaux prédateurs. Politique des puissances en Afrique centrale » (Paris, Fayard, 2003) s’inspire de ce rapport. Son sous-titre en dit long sur ce qui se passe au coeur de l’Afrique depuis une trentaine d’années.
Le manque de culture générale et l’imbécilisation des masses
Lorsqu’on n’ a pas lu ce livre, il est facile de croire que les membres de ce « réseau d’élite » de prédation peuvent, après tant d’années d’impunité, se convertir en agents de la cohésion nationale. Mawa. Il est curieux que le manque de culture générale, l’inculture, le rejet du livre etl’imbécilisation des masses populaires ne soient pas cités parmi les causes profondes de la perpétuation de la guerre au Kongo-Kinshasa.
Il est curieux que le manque de culture générale, l’inculture, le rejet du livre etl’imbécilisation des masses populaires ne soient pas cités parmi les causes profondes de la perpétuation de la guerre au Kongo-Kinshasa.
Tenez. En 2010, Pierre Péan écrit « Carnages. Les guerres secrètes des grandes puissances en Afrique » et au chapitre 21 de ce livre, il met à nu les acteurs majeurs et les lobbies travaillant à la déstabilisation de certains pays africains dont le Soudan et le Kongo-Kinshasa avec la complicité des proxies africains. Et lorsque « Joseph Kabila » parle de « la soudanisation » du Kongo, des compatriotes se perdent en incantations et aucune allusion n’est faite au livre de Pierre Péan dont la relecture aurait jeté une lumière neuve sur la guerre perpétuelle imposée au pays de Lumumba. Cela dans la mesure où « les mosolistes politicards » de Kinshasa et les proxies africains impliqués dans cette guerre sont au service des mêmes parrains et sont colonisés mêmes lobbies au dépens des masses « masololisées », soumises, assujetties et (re)colonisées.
Tenez. Est-ce possible aujourd’hui, de parler la souveraineté, de la fin de la guerre au Kongo et du partenariat entre les USA et le Kongo-Kinshasa en faisant fi du discours du secrétaire d’Etat américain à Munich (février 2026) et des confidences d’Erik Prince, proche de David Trump, au sujet de « l’éternel retour des empires de «ressources» dans « un monde confisqué » ? (Lire A. ORAIN, Le monde confisque. Essai sur le capitalisme de la finitude (XVIe-XXIe siècle), Paris, Flammarion, 2025, p.260)
Esprit critique
S’asseoir à une table chez soi ou dans une bibliothèque. Se concentrer. Lire. Comprendre. Ce n’est pas toujours facile. Fabriquer des récits à officialiser dans le sens de « kobeta masolo » est plus facile. Néanmoins, savoir que tout ou presque est écrit est important. La chance qu’on a avec l’administration Trump est là : elle dit tout ce qu’elle fait ou à envie de faire. Elle le dit tout haut et le met par écrit. Tout le monde peut lire le discours de Rubio à Munich et les confidences d’Erik Prince dans le livre d’Arnaud Orain.
Accuser les autres, c’est facile. Mais les connaître, connaître leurs pensées, leur mode opératoire, les stratégies qu’ils mettent en oeuvre dans « un monde fini », voilà le plus compliqué pour des pans entiers des « élites kongolaises » amoureuses du champagne « ruinart ».
Le problème ? La culture du livre n’est pas le fort de plusieurs compatriotes ; à commencer par ceux qui font partie de « l’élite politique et intellectuelle ». Accuser les autres, c’est facile. Mais les connaître, connaître leurs pensées, leur mode opératoire, les stratégies qu’ils mettent en oeuvre dans « un monde fini », voilà le plus compliqué pour des pans entiers des « élites kongolaises » amoureuses du champagne « ruinart ».
L’un des défis majeurs à relever au Kongo-Kinshasa est celui de l’éducation alphabétisante et de l’acquisition de l’esprit critique par la lecture et le débat argumenté. Plus augmente le taux d’analphabétisme, plus grossissent les rangs des atalaku et des « babeti ya masolo » pour notre plus grand malheur collectif.
Babanya Kabudi