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Rationalisation des sphères de la vie et leur reliance

Rationalisation des sphères de la vie et leur reliance

Rationalisation des sphères de la vie et leur reliance 1536 1024 Ingeta

Par Jean-Pierre Mbelu

« Une société qui se ment n’apprend rien. Elle est condamnée, non pas nécessairement à disparaître, mais à vivre dans le chaos permanent. Se mentir à soi même est le péché intellectuel sans rémission.»
– Eboussi Boulaga

Donald Trump annonce que l’Amérique sera consacrée à Dieu au mois de mai 2026 au moment où sa politique a comme orientation principale « Make America Great Again ». Pourquoi veut-il faire cela ? Pour revenir aux origines « puritaines » des USA ? C’est possible. Aurait-il remarqué l’interdépendance entre la politique et la religion ? C’est aussi possible. Cela pourrait-il aller de soi sans un débat approfondi sur la performativité du concept « Dieu » ? Que veut-il dire quand il dit « Dieu » ? Il y a là un débat auquel les philosophes du langage pourraient participer en prenant appui, entre autres, sur Wittgenstein. Cela étant, Donald Trump pose une question aussi vieille que le monde, celle du lien entre la politique et la religion. Une question que la rationalisation des sphères de la vie (Max Weber) semble avoir relativisée.

Reliance et déliance

La rationalisation des sphères de la vie a conduit à leur autonomisation et au déni de leur interdépendance et de leur complémentarité dans le réel. La politique autonomisée a cru se passer de la morale et de la religion dont l’effet de reliance lui est indispensable. L’économie néolibéralisée a cru se passer de la politique et de l’éthique pour obéir à « la main invisible du marché ». Elle a, pendant plusieurs années, colonisé le fait politique. Le droit a cru qu’il pouvait être dit sans un minimum d’éthique.

La politique autonomisée a cru se passer de la morale et de la religion dont l’effet de reliance lui est indispensable. L’économie néolibéralisée a cru se passer de la politique et de l’éthique pour obéir à « la main invisible du marché ».

Délier, dans le réel, les sphères de la vie rationalisées pour mieux les cerner et les étudier a produit la déstructuration de l’existence humaine dans bien des pays du monde. Les Etats-civilisations ayant résisté et résistant encore à cette déliance essaient de bien tirer leur épingle du jeu. Des Etats, victimes innocentes et/ou consentantes de la déliance officielle, ont recours à la métapolitique officieuse pour la compenser. Sans en connaître la métapolitique, ces Etats sont difficilement cernables ; leur défaite difficilement perceptible.

Dans cet imbroglio, la rationalisation des sphères de la vie peut paraître comme ayant contribué à « l’enseignement de l’ignorance »[1] et à l’oubli de cette banale vérité : « Pendant longtemps, les luttes politiques ont été souvent menées pour que triomphes « les valeurs » (éthiques), c’est-à-dire « ce pourquoi une personne et/ou une collectivité sont disposées à donner une partie ou toute leur vie dans la mesure à cela donne du sens à leur vie ».

Afrique et tradicratie

Dans ce contexte, l’Afrique devrait questionner et requestionner sa tradicratie en vue d’une profonde « remise en question » pouvant conduire, sur le temps long, à « la décolonisation mentale » et au rétablissement de l’interdépendance et de la complémentarité entre ses différents sphères de la vie.

L’Afrique devrait questionner et requestionner sa tradicratie en vue d’une profonde « remise en question » pouvant conduire, sur le temps long, à « la décolonisation mentale » et au rétablissement de l’interdépendance et de la complémentarité entre ses différents sphères de la vie.

Des études menées dans ce sens existent déjà. Un exemple. Dans un article publié l’année dernière, le Prof. Pini-Pini Nsasayi établi le lien entre le droit, l’éthique, la morale, le religieux , le politique et le juridique en indiquant comment, traditionnellement, ils concourent ensemble au triomphe de la vie. Il en tire une très belle conclusion forte de cette reliance. Il écrit : « Le jugement dernier qui se passe à l’heure de la mort est le reflet très puissant de la pensée africaine, de son idéal de vie. En effet, l’Africain, ordinaire ou celui qui dirige, doit se soumettre à la loi ancestrale qui vise la cohésion et l’harmonie de tous, c’est-à-dire qui vise une société dynamique et juste. La personne humaine étant constituée de deux forces contraires, l’énergie positive, bien, et l’énergie négative, mal, le but de la loi et de la justice, le but de la morale qu’elle engendre, est de veiller à éviter le triomphe du mal. Ce qui entraîne ipso facto la désintégration de la société elle-même.[2]»

Les « Cahiers des religions Africaines » publiées par l’Université Catholique du Congo contiennent des études partageant cette approche des traditions africaines. Comment faudrait-il procéder pour que ces études universitaires réforment les coeurs et les esprits des Africains dans leur existence quotidienne ? Il y va de la responsabilité des intellectuels organiques. Ils peuvent établir le pont entre les universités et les communautés citoyennes autonomisées et interconnectées à la base des sociétés africaines afin d’assumer cette mission.

 

Babanya Kabudi

[1] Lire J.-C. MICHEA, L’enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes, Paris, Climats, 2006.

[2] PINI-PINI NSASAYI, La notion du jugement dernier ou jugement d’Osiris en droit Bayansi. Quand la tradition fait comparaître le défunt en sa présence, dans La Revue Africaine des réflexions juridiques et politiques, Vol. IV-N°11, Novembre 2025, p. 379.

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