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Ces jeunes qui refusent « l’interdit de penser ». Un jeune de Goma prend le risque de poser des questions gênantes.

Ces jeunes qui refusent « l’interdit de penser ». Un jeune de Goma prend le risque de poser des questions gênantes.

Ces jeunes qui refusent « l’interdit de penser ». Un jeune de Goma prend le risque de poser des questions gênantes. 1366 761 Ingeta

Par Jean-Pierre Mbelu

« L’histoire n’appartient pas à ceux qui la réécrivent. Elle appartient à ceux qui l’ont vécue. La vérité ne peut pas être enterrée éternellement sous la propagande. »
– G. DUFF

Une certaine jeunesse kongolaise serait en train de comprendre qu’il lui appartient d’assumer ses responsabilités et de lutter afin que la souveraineté du pays et son intégrité territoriale soient effectives. Elle prend des risques. Elle pose des questions dérangeantes. Elle semble avoir finalement compris que le narratif des différents mouvements dits rebelles jouant le rôle des supplétifs du pays de mille collines ne tient pas la route. D’où les efforts qu’elle conjugue pour rompre avec « l’interdit de penser ».

Banalisation du mal et perte du dialogue intérieur

Il arrive que la banalité du mal soit le fait des humains ayant perdu « le commerce avec eux-mêmes »,  »le dialogue intérieur » et ayant choisi pour des raisons inavouées ou pas la mise en berne de leur conscience morale.

Rompre avec  »le dialogue intérieur » peut être le signe de la renonciation à la responsabilité de penser et d’un choix de coopérer avec les auteurs du  »mal radical ». Or, il est possible d’éviter cela.

Rompre avec  »le dialogue intérieur » peut être le signe de la renonciation à la responsabilité de penser et d’un choix de coopérer avec les auteurs du  »mal radical ». Or, il est possible d’éviter cela. Hannah Arendt en témoigne lorsqu’elle écrit : « Ceux qui refusèrent cette coopération (avec les nazis) usaient d’un critère différent ; ils se demandaient jusqu’à quel point ils pourraient continuer à vivre en paix avec eux-mêmes s’ils avaient accompli certains actes (…). Cette manière de penser n’exige ni une intelligence très développée, ni un raffinement particulier en matière de morale mais plutôt l’habitude de vivre explicitement avec soi-même, d’être engagé dans ce dialogue silencieux de moi à moi-même que, depuis Socrate (…) nous appelons la pensée (…). Les meilleurs sont ceux qui savent que, quoi qu’il arrive, aussi longtemps que nous vivons, nous sommes comme condamnés à vivre avec nous-mêmes. [1]»

Ces meilleurs ayant acquis l’habitude de penser peuvent, par leurs questions, interpeller ceux qui ont perdu l’habitude d’être en dialogue intérieur avec eux-mêmes en éveillant leur conscience morale. Ils peuvent oser à leurs dépens en vue de provoquer un dialogue pouvant transmuter recours à la violence diabolique en une option collective pour la violence symbolique.

Un jeune kongolais de Goma pose des questions sur la cause de la guerre

Cet éveil de la conscience morale peut être un acte de résistance à mains nues. Un jeune kongolais de Goma s’y est risqué le 30 décembre 2025 en s’adressant aux responsables de l’AFC/M23 en posant quelques questions : « Vous nous appelez à rejoindre l’armée, mais nous ne connaissons pas la véritable cause de cette guerre. Nous avons déjà vécu la guerre en 2012. Aujourd’hui, nous voulons savoir: est-ce que cette guerre est dirigée contre le gouvernement de Kinshasa, présidé par le président Félix Tshisekedi ? En 2012, le problème était Joseph Kabila Kabange ? Et en 2001, qui était le problème? Les jeunes ne vous rejoignent pas parce qu’ils ignorent pourquoi ils doivent se battre, quelle est la cause de cette guerre ? Dites-nous clairement quelle est la véritable raison pour laquelle nous devons nous engager pour ce pays. Et précisez-nous aussi quel jour êtes-vous arrivé , afin que nous sachions quand nous inscrire. »

Ces jeunes kongolais qui ne sont plus dupes

Ces questions enseignent qu’il y a des jeunes kongolais qui ne sont plus dupes. Elles renvoient à l’histoire, à la mémoire, à l’archéologie de la guerre d’usure imposée au Kongo-Kinshasa. Elles viennent rappeler que les raccourcis dont se servent les mercenaires et les autres acteurs apparents pour justifier sa perpétuation ne tiennent plus face aux évidences. Ces questions remettent en cause le narratif officiel développé par l’AFC/M23 en tant que « mouvement libérateur » du pays.

Il y a des jeunes kongolais qui ne sont plus dupes… Les raccourcis dont se servent les mercenaires et les autres acteurs apparents pour justifier sa perpétuation ne tiennent plus face aux évidences.

Ces questions rappellent l’urgence qu’il y a à rompre avec la paresse intellectuelle, avec le refus de comprendre et de toujours approfondir les enjeux géopolitiques, géoéconomiques et géostratégiques de cette guerre. Elles disent l’urgence qu’il y a à rompre avec « l’interdit de penser » pour faire des Kongolaises et des Kongolais des femmes et des hommes développant un dialogue permanent avec elles et eux-mêmes ; mais aussi des dialogues producteurs de l’intelligence collective entre eux à tous les niveaux de la société et un peu plus au niveau des communautés citoyennes à sa base.

Qu’est-ce qu’est devenu ce courageux et résistant jeune kongolais ? Comment procéder pour que son audace de penser devienne contagieuse pour les jeunes kongolais afin qu’ils soient de plus en plus nombreux à refuser « l’interdit de penser » ? Des questions méritant un examen individuel et collectif sérieux.

 

Babanya Kabudi

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[1] H. ARENDT cité par J.-F. MALHERBE, La démocratie au risque de l’usure. L’éthique face à la violence du crédit abusif, Montréal, Liber, 2004, p. 107.

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